Qu'attendez-vous de la conférence nationale des formations sociales qui se déroulera le 26 octobre prochain ?
Marcel Jaeger. Pour la première fois, cette journée est organisée conjointement par le gouvernement et l'Association des régions de France. Elle va réunir l'ensemble des acteurs, représentants de l'État, collectivités territoriales, branches professionnelles et centres de formation. C'est une journée importante pour remettre à plat les questions de formation qui ne sont pas tranchées : la diversité de l'offre, la fusion des centres, le lien avec l'université, la place de la recherche. La difficulté sera de surmonter les divergences pour arriver à une position commune. Sans se focaliser sur les problèmes de fonctionnement. Car surtout, nous attendons un message fort de l'État en matière de travail social.
Quels sont les points qui devraient être abordés?
M.J. Le paysage de la formation des travailleurs sociaux est, tout d'abord, segmenté : nous assistons à une prolifération de diplômes, 143 au total, délivrés à la fois par le ministère du Travail, de l'Éducation nationale et même de l'Agriculture. Or, il n'y a pas de filière complète. Ni de visibilité sur les programmes. Par ailleurs, nous avons affaire à un problème de structures. Il existe des différences considérables entre les régions, avec, dans certains cas, un quasi-monopole des instituts régionaux du travail social (IRTS). Il faut également s'interroger sur les effets de la décentralisation qui ont donné des compétences aux régions – le financement en particulier – sans leur laisser de marge de manœuvre en matière d'orientations pédagogiques, ni de certification. Quel est l'intérêt de ce double échelon ? Plus globalement, la conférence doit servir de base à un débat sur la définition même du travail social. Faut-il considérer le travail social comme une discipline à part entière, c'est-à-dire un lieu de production de connaissances académiques ou un champ de pratiques professionnelles ? Ce clivage est actuellement très présent dans les discussions.
Un rapprochement des IRTS avec les universités est-elle souhaitable ?
M.J. Toute la question est de savoir si la professionnalisation des travailleurs sociaux passe ou non par une valorisation statutaire. Faut-il, à l'instar des infirmières et des professeurs des écoles, délivrer aux étudiants un grade de niveau licence, à l'issue des formations sociales ? Autrement dit, la poursuite d'études - a fortiori universitaires - est-elle la seule voie possible pour revaloriser le statut des travailleurs sociaux ? Cette hypothèse est discutable du point de vue des missions à accomplir et des publics à accompagner. Il n'est pas certain qu'un niveau d'études supérieures permette de mieux répondre aux besoins des personnes en difficulté. D'ailleurs, l'attitude des employeurs varie. Certains souhaitent des profils directement opérationnels, alors que d'autres préfèrent des têtes bien faites pour leur confier des responsabilités d'encadrement. Pour l'heure, le débat n'est pas tranché. Car comment aujourd'hui, en absence de toute évaluation, peut-on analyser les effets de telle ou telle formule ?
Précisons qu'il existe déjà des liens étroits avec les universités. Les centres de formation accueillent des doctorants et des chercheurs dans leurs équipes pédagogiques. En outre, plusieurs IRTS, à l'instar de celui de Montrouge, de Buc Ressources, délivrent des doubles diplômes : celui d'éducateur ou d'assistant de service social, complété par une licence d'Administration économique et sociale (AES), de sciences de l'éducation, ou d'ingénierie sociale. Les IRTS n'ont donc plus de complexes par rapport à ces centres de savoirs académiques. Il faut poursuivre dans cette voie et développer les complémentarités mais sans menacer les approches professionnelles.
Dans ce contexte, quelles sont les perspectives d'évolution pour ces formations ? Que pensez-vous du projet de création d'une école des hautes études professionnelles ?
M.J. C'est un choix politique tout à fait pertinent qui permettrait de donner plus de visibilité aux cursus, de construire des parcours de formation initiale et continue et de travailler sur la recherche. Pour ce faire, il me semble, à l'instar de l'Union nationale des associations de formation Unaforis, qu'il faut développer des plates-formes de formation. Autrement dit, mettre en place une organisation par pôle qui donnerait une cohérence territoriale, sans porter atteinte à la diversité pédagogique et à la diversité des cultures professionnelles. On doit favoriser cette mise en synergie, en s'inspirant du modèle des groupements de coopération.
Faut-il harmoniser les systèmes de formation au niveau européen ?
M.J. On est loin d'un modèle unique de formation. D'ailleurs faut-il l'encourager ? Toute la question est de savoir si la politique de formation doit être en adéquation avec celle des autres pays européens ou avec la politique d'action sociale définie au niveau national. Les formations françaises ont été construites en fonction des dispositions législatives, en particulier, des lois 2002 et 2007 qui prônent une approche pluridisciplinaire et transversale des problématiques médico-sociales (handicapés vieillissants, Alzheimer, protection de l'enfance). Or, il s'agit bien là d'une spécificité française. Cela dit, des progrès doivent être faits en matière d'harmonisation des diplômes. La France rechigne souvent à appliquer le système européen d'équivalence ECTS (système européen de transfert de crédits) qui permet à un étudiant d'effectuer une partie de son cursus dans un autre pays. Nous pouvons, néanmoins, nous réjouir du développement d'associations européennes qui se préoccupent à la fois des questions éducatives et de recherche, telles que l'Association internationale pour la formation, la recherche et l'intervention sociale et le Centre européen de ressources pour la recherche en travail social.
Comment adapter les formations aux nouveaux besoins ?
M.J. Les centres de formation doivent accompagner les professionnels dans l'ajustement de leurs pratiques. Cela signifie sortir d'une logique de transmission d'un savoir théorique pour construire des projets de formation mieux adaptés aux besoins, sans perdre de vue le lien entre les métiers. De ce point de vue, les référentiels de compétences sont un bon outil de pilotage. Toutefois, la formation demeure un travail d'équilibriste pour conjuguer les réalités de terrain, les connaissances théoriques, les valeurs professionnelles, la formalisation des actions.
La formation était historiquement tournée vers l'enfance. Elle doit, aujourd'hui, s'ouvrir à d'autres champs, en particulier celui de la justice (avec les centres éducatifs renforcés et les centres éducatifs fermés), celui de la psychiatrie. Elle doit également préparer la profession à de nouveaux chantiers, tels que la dépendance. Ces enjeux sont essentiels et nous devons préparer les centres de formation à y répondre. Faute de quoi de nouveaux organismes lucratifs pourraient se positionner sur ce créneau. Nous devons également réfléchir à une meilleure prise en compte de la formation continue au sein de ces centres de formation initiale. Et ce, afin de donner plus de cohérence avec la formation tout au long de la vie.
Quelles sont vos priorités pour la chaire de travail social ?
M.J. Il faut sortir du clivage stérile entre la recherche académique et les savoirs professionnels. Pour l'année 2011, nous préparons un nouveau master de recherche articulé avec deux mentions professionnelles. L'une consacrée au management et à l'évolution en travail social ; l'autre sur l'innovation socio-économique, en lien avec Jean-Louis Laville (sociologue et économiste). Cette formation reposera sur un tronc commun de 200 heures. Nous y aborderons des questions sociétales, notamment le devenir des publics en difficulté par l'étude de plusieurs cohortes accompagnées.
Propos recueillis par Anne Bariet
Carte d'identité
Nom. Jaeger
Prénom. Marcel
Âge. 60 ans
Études. Docteur en sociologie
Parcours. Directeur du Centre d'aide par le travail pour personnes handicapées mentales de Montesson, puis de l'Institut régional du travail social de Montrouge et de Neuilly-sur-Marne; membre du laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique.
Fonctions actuelles. Professeur titulaire de la chaire de travail social et d'intervention sociale du Cnam
Publié dans le magazine Direction(s) N° 78 - octobre 2010