Entretien

"Participer plus fortement au débat public"


07/04/2010

Jean-Louis Laville souligne l'importance d'une gouvernance propre aux associations, sans oublier que celles-ci ont certes une dimension économique, mais aussi une dimension politique.

Selon vous, qu'est ce qui caractérise l'économie sociale et solidaire ? Faut-il une approche par statut (coopératives, mutuelles, associations...) ou mettre davantage en évidence la finalité de ses pratiques ?

Jean-Louis Laville. L'approche de l'économie sociale est juridique. Elle présente l'avantage de faciliter le repérage statistique des organisations concernées. Les principes de ces organisations sont les suivants : finalité de service aux membres ou à la collectivité plutôt que de profit ;  autonomie de gestion ; processus de décision démocratique ; primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus. Mais ces principes n'ont pas suffi à promouvoir un changement important dans l'économie. Au cours du XXe siècle, les recherches menées sur ces organisations montrent qu'elles ont connu une banalisation, ressemblant de plus en plus aux entreprises de type capitalistique dans leur secteur d'activité ou à des prestataires de service public. Il peut exister des entreprises qui n'ont de coopératif que le nom. De même, le statut associatif ou mutualiste peut parfois servir de façade juridique à des activités à but lucratif ou à des structures parapubliques.

On parle alors d'économie solidaire ?

J.-L. L. D'où l'arrivée, effectivement, dans les années 1980, d'un nouveau type d'initiatives qui se fixent pour objectif de démocratiser l'économie à partir d'engagements citoyens. C'est ce que l'on appelle le mouvement de l'économie solidaire qui est venu prolonger celui de l'économie sociale en introduisant trois innovations. La première est le souci de la nature de la production, afin, par exemple, de réduire les inégalités sociales, de préserver l'environnement et de respecter la diversité culturelle. La deuxième innovation est la confortation du processus de décision démocratique par des pratiques participatives incluant salariés, usagers et bénévoles. Et enfin, la troisième, l'affirmation d'une fonction politique, au sens d'intervention dans les débats publics. Ces initiatives sont particulièrement présentes dans les services de proximité, le commerce équitable, les finances solidaires, les monnaies sociales.

Est-ce un courant qui rompt avec la place accordée traditionnellement aux associations ?

J.-L. L. Faisons, tout d'abord, un rappel historique. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, tous les dirigeants internationaux étaient convaincus qu'il fallait trouver un compromis entre le social et l'économique. Et ce, afin de ne pas réitérer les dérèglements survenus  dans les années 1930, qui avaient débouché sur la guerre. D'où la reconnaissance de l'État providence, chargé de réguler les fonctionnements de l'économie marchande. À partir des années 1980, ces fondements ont été mis à mal, notamment à travers la théorie monétariste initiée par des économistes comme Friedrich Hayek. Toute intervention publique a alors été assimilée à un système bureaucratique, rigide qui empêcherait le développement de la compétitivité économique. Selon cette approche, la seule issue serait de diminuer le rôle de l'État pour libérer l'économie. Autrement dit, d'étendre  les mécanismes du marché à tous les domaines de la vie économique et sociale. Y compris au monde associatif. Et ce, en occultant toute notion de régulation démocratique ou de justice sociale. Résultat ? Le secteur associatif a été profondément déstabilisé.

Concrètement, comment les associations ont-elles adopté ces modes de gestion ? Leur statut ne les a-t-il pas protégées du « tout libéral » ?

J.-L. L. Certaines associations se sont appropriées les méthodes de gestion développées dans les grandes entreprises : mise en place de ratios, de reporting ; de quantification de la qualité... Or, cet alignement sur les entreprises pose de nombreux problèmes. Tout d'abord, la crise économique et sociale vient de nous révéler que ces méthodes de management ont posé de graves difficultés au sein même des grands groupes privés.  Le système qui s'est développé a largement occulté la qualité du travail et de l'emploi, la qualité des services rendus ... Par ailleurs, ces modes de gestion ne prennent pas en compte la dimension institutionnelle propre aux associations. Car ces dernières ne produisent pas uniquement des services. Elles reposent sur un projet. Constituées autour d'un bien commun, elles se consolident  autour de logiques institutionnelles de solidarité (entraide, aide sociale, mouvement social...) qui font partie intégrante de leur patrimoine. Toute la spécificité de la gouvernance associative réside dans cette articulation entre le projet et l'organisation.

Dans ce contexte, quels sont les modèles de gouvernance à inventer ?

J.-L. L. Le poids des associations est considérable : on évalue à 1,8 million le nombre d'emplois principalement dans les 200 000 associations répertoriées dans le domaine social et médico-social. Leur essor, au lieu de se traduire par une convergence accrue avec les entreprises à but lucratif, peut favoriser l'émergence d'une économie plurielle. Pour réussir, tout l'enjeu est d'arriver à consolider un modèle de gouvernance propre aux associations qui respecte leur originalité, mais aussi les différentes contraintes qui s'exercent sur elles. Pour définir les instruments de gestion appropriés, il faut d'abord tenir compte de l'« hybridation » des ressources (marchandes, non marchandes, non monétaires...). Il faut ensuite reconstituer leurs logiques institutionnelles. Enfin il faut étudier la structure socio-professionnelle de l'association : Quel est le collectif de travail ? Quelles activités sont-elles menées ? Sont-elles régies par les mêmes dispositions ou sont-elles très différentes des unes des autres ? C'est en identifiant la dimension plurielle de leur production, puis ce double ancrage institutionnel et organisationnel, que l'on peut élaborer une stratégie.

Quels sont les scénarios possibles ?

J.-L. L. Le premier, c'est d'accentuer la rationalisation et la modernisation des organisations en conservant une tutelle publique. On voit ainsi, au niveau des pouvoirs publics, une pression pour le regroupement des structures. Le problème ?  Cette orientation n'apporte aucune garantie en matière de contrôle démocratique. Les associations pourraient devenir (avec la loi HPST, la LOLF et la RGPP) de simples opérateurs de service. Elles perdraient leur capacité d'initiatives. Le deuxième scénario est celui du « social business », une conception qui renvoie à une vision très caritative, philanthropique, à laquelle s'ajouterait un aspect entrepreneurial. Les associations transformées en « social business » deviendraient des instruments de relégitimation ou de moralisation du capitalisme. En somme, dans la première configuration, il s'agit d'inféoder les associations à l'État ; dans la seconde de les inféoder au capitalisme marchand.

Quelle est, pour vous, la troisième voie ?

J.-L. L. Il reste un troisième scénario possible sur lequel les pouvoirs publics et le monde associatif doivent travailler de manière conjointe. Il s'agit de favoriser l'émergence d'une nouvelle alliance qui montre bien que l'action publique est composée de deux sources : une action citoyenne et une action des pouvoirs publics. Le rôle de ceux-ci n'est pas d'instrumentaliser les associations, mais d'être davantage à leur écoute – ce sont elles qui souvent repèrent les besoins – afin de construire ensemble de nouvelles solidarités horizontales (visée de justice sociale) et verticales (prise en compte des générations futures). Les associations ne peuvent gagner en légitimité qu'en renforçant leur ancrage citoyen, elles doivent réaliser un travail approfondi avec les usagers. Pour ensuite transmettre leur parole et participer plus fortement au débat public. Ce type d'actions peut contribuer à redonner confiance en la démocratie. On voit combien cette question est d'actualité.

 

Anne Bariet

Carte d'identité

Nom. Laville

Prénom. Jean-Louis

Âge. 55 ans

Diplômes. Essec ; thèse de sociologie à l'Institut d’études politiques de Paris ; Habilitation à diriger les recherches.

Parcours. Chercheur CNRS, puis directeur de laboratoire CNRS.

Dernières publications. La gouvernance des associations (avec Christian Hoareau, Érès, 2009) ; L'économie sociale et solidaire aux prises avec la gestion (avec Pascal Glémain, Desclée de Brouwer, 2010) ; Politique de l'association (Le Seuil, 2010).

Fonctions actuelles. Sociologue, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, directeur scientifique de l'Executive Master « Sociologie de l'association et action dirigeante » à l'IEP Paris.


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