"Mieux répartir le temps de travail sur la vie entière"


08/09/2010

Pour le sociologue spécialiste du vieillissement, Serge Guérin, la question de la retraite doit être repensée en offrant aux personnes des rythmes plus flexibles combinant vie professionnelle et vie personnelle.

Que pensez-vous du projet de loi sur les retraites, présenté en Conseil des ministres le 13 juillet dernier, qui s'appuie sur les projections du Conseil d'orientation des retraites (COR) ?

Serge Guérin. Depuis des années, je pointe ce paradoxe : à mesure que notre espérance de vie a augmenté, notre espérance de vie professionnelle a diminué. La vie professionnelle commence globalement quatre plus tard que dans les années 1960 et se termine en moyenne neuf ans plus tôt. Dans le même temps, nous avons gagné collectivement plus de douze ans de vie en moyenne. Il ne s'agit donc pas de contester la nécessité d'agir sur les retraites et de favoriser un allongement de la durée moyenne d'activité, mais de s'interroger sur le parti pris consistant à chercher seulement une réponse démographique, avec pour seul levier la hausse de l'âge légal du départ à la retraite, et à jouer sur le catastrophisme. On a pu lire qu'il manquerait, selon les prévisions du COR, 1 600 milliards d'euros d'ici à 2050, mais la croissance du produit intérieur brut (PIB) devrait atteindre, à la même date, 120 000 milliards d'euros... Autrement dit, la question porte sur 2 % du PIB. Par ailleurs, l'ensemble des projections se fonde sur des taux de chômage deux ou trois fois moindre qu'aujourd'hui...

Quels sont les points du projet qui vous semblent les plus contestables ?

S. G. La mesure phare de cette réforme tient au recul de l'âge légal de départ de 60 à 62 ans. C'est un signe fort qui a une double symbolique : en externe, vers ce que l'on nomme, faute de mieux, les "marchés" afin de les rassurer, en interne, vers une partie de l'électorat pour signifier à la fois la volonté de réforme et la capacité à revenir sur un symbole social. Le report de l'âge légal est une mesure qui touche d'abord les plus modestes : ceux qui ont commencé leur activité très jeunes (14, 15, 16 ans...), qui souvent subissent les conditions de travail les plus difficiles pour des salaires très modestes. Ce sont aussi ceux dont l'espérance de vie est la plus faible : les ouvriers spécialisés ont une espérance de vie en bonne santé inférieure de dix ans à celle des cadres supérieurs, selon l'Ined. C'est la quadruple peine !

Sur un plan encore plus fondamental, ce projet reste centré sur une vision comptable, alors que je crois que l'enjeu concerne la restructuration de notre marché du travail. Ce n'est pas une réponse démographique qui doit être mise en avant. Il s'agit de réformer structurellement le système pour qu'il n'évince pas systématiquement les plus jeunes et les plus âgés, les moins qualifiés et les moins protégés. Plus de 1,5 million de seniors sont exclus du marché du travail, leur retour à l'emploi suffirait à équilibrer le système.

Et concernant les femmes, dont beaucoup, comme dans le secteur de l'aide à domicile, travaillent à temps partiel ?

S. G. Effectivement, le texte ne prend pas en compte les sauts de carrière. Or, la vie professionnelle est de moins en moins linéaire, encore plus pour les femmes qui connaissent plus d'interruptions d'activité que les hommes. Elles sont par ailleurs touchées par le temps partiel subi. Le report à 67 ans de l'âge donnant accès au taux plein va les toucher directement car elles doivent travailler plus longtemps pour pouvoir disposer d'une retraite complète ; en moyenne, rappelons-le, 20 % inférieure à celle des hommes.

Le volet pénibilité a suscité d'importantes critiques de la part des syndicats. Quels peuvent être les aménagements ?

S. G. Il est impératif de prendre en compte cette question. La reconnaissance de la pénibilité a fait l'objet d'une négociation entre 2005 et 2008 entre les partenaires sociaux. Mais les discussions n'ont jamais abouti, tant les divergences étaient importantes entre syndicats de salariés et patronat. Rappelons que dans les années 1970 déjà, les partenaires n'avaient pas su trouver un accord. Faut-il appréhender cette question par métier, c'est-à-dire raisonner par classification professionnelle ? Si la pénibilité physique est relativement objectivable, comment mesure-t-on le stress qui frappe les cadres, mais aussi ceux qui sont au contact direct du public, ceux qui doivent répondre à des exigences croissantes de leur hiérarchie ? Le rythme de travail tout comme un environnement agressif ont bien évidemment un effet sur la santé. Le gouvernement a prévu un départ anticipé – à 60 ans – pour les salariés ayant été exposés à des facteurs de pénibilité, mais à la condition que la dégradation de leur état de santé ait donné lieu à une reconnaissance d'un taux d'incapacité égal ou supérieur à 20 %. Un taux significatif. Surtout, il s'agit d'une approche individuelle et médicalisée, discutable et qui ne prend pas en compte les évolutions futures.

Faute de parvenir à un accord des partenaires sociaux, peut-être faudrait-il initier une commission comprenant des élus, des syndicalistes, des sociologues, des médecins... sur le modèle de la commission Stasi concernant le port du voile à l'école, ou bien installer une commission parlementaire comme celle qui a siégé après Outreau ?

Cela dit, on reste dans une logique de réparation. Il faut donner la priorité à la réduction de la pénibilité et du stress au travail en améliorant les conditions d'activité, en développant les politiques de prévention et en accompagnant mieux les salariés dans leurs évolutions de carrière, dans leurs changements d'orientation.

Proposez-vous une autre piste de réforme ?

S. G. D'abord soutenir l'emploi en développant des biens et services, en donnant la priorité à la prévention et à l'accompagnement. Ce sera plus efficace que de transformer les seniors en tuteurs ! Ensuite, repenser l'organisation du temps de travail à partir des cycles de la vie, en prenant en compte aussi bien l'évolution de la vie de la personne (arrivée d'un enfant, accompagnement d'un parent malade) que le désir de se ménager des pauses pour donner un autre sens à sa vie, via l'engagement caritatif, par exemple... Concrètement, s'il est nécessaire d'allonger la vie de travail, pourquoi ne pas « échanger » cela contre la possibilité pour chaque salarié de prendre, à sa convenance, en deux ou trois occasions, un congé sabbatique ? L'autre piste serait de comptabiliser le temps de travail sur l'ensemble de la vie professionnelle. Une personne peut très bien choisir de travailler 40-45 heures par semaine durant cinq ans et 25 heures les cinq années suivantes en fonction de ses priorités, de son environnement personnel ou familial. 

Jamais le travail n'a été aussi réduit sur une vie totale d'individu : il représente aujourd'hui moins de 9 % du temps de vie d'une personne vivant 80 ans. On peut donc imaginer des approches plus souples intégrant une durée d'activité plus longue, mais mieux répartie sur la vie entière.

Dans ce contexte, quelle place donnée aux seniors ? Selon une étude réalisée par la branche sanitaire, sociale et médico-sociale, près de 14 % des salariés de ce secteur ont plus de 50 ans, contre 10,7 % en moyenne.

S. G. Les seniors sont trop souvent perçus comme un poids. L'expérience, le sens du relationnel, le réseau, par exemple, sont « oubliés ». À travers la défiance envers les salariés âgés, c'est bien l'incapacité à imaginer autrement le travail qui est en jeu. Dans le secteur sanitaire et social, plus qu'ailleurs, les qualités des seniors sont nécessaires pour le bien des personnes accompagnées et pour l'équilibre des équipes de professionnels.

Ce projet de loi permettra-t-il aux retraités de vivre convenablement, d'autant que certains seront amenés à entrer en établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) ?

S. G. Il y a un discours qui voudrait laisser croire que les retraités sont tous des privilégiés. C'est une façon détournée, mais bien réelle de mettre en cause le système de protection sociale héritée de la Résistance. Depuis la réforme Balladur, le niveau des retraites a globalement baissé d'un point par an. Le choc est croissant entre le dernier salaire et la première pension ! Si seulement 7 % des plus de 60 ans sont en forte perte d'autonomie, l'âge venant, ils peuvent souhaiter ou devoir rejoindre des lieux plus sécurisants, pas nécessairement des Ehpad dont les tarifs parfois supérieurs à 3 000 euros par mois ne sont pas à la portée de la majorité des retraités, même en comptant les aides sociales, qui tendent à se réduire, mais également des habitations collectives peu médicalisées, comme les logements-foyers.

 

Propos recueillis par Anne Bariet

Carte d'identité

Nom. Guérin

Prénom. Serge

Âge. 48 ans

Études. DESS Management des entreprises culturelles, doctorat en sciences de la communication. Habilitation à diriger des recherches.

Parcours. Journaliste, éditeur, professeur associé en université, consultant dans le secteur du logement social.

Fonctions actuelles. Sociologue, consultant et conférencier. Professeur à l'École supérieure de gestion à Paris. Rédacteur en chef de la revue de proximologie Réciproques.

Auteur. De l'État providence à l'État accompagnant (éd. Michalon, 2010) ; Le management des seniors (éd. Eyrolles, 2009) ; L'invention des seniors (éd. Hachette, 2007).

Publié dans le magazine Direction(s) N° 77 - septembre 2010


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