Entretien

« Ne pas uniformiser la prise en charge de l’addiction »


05/01/2011

Alors que la Fédération Addiction a vu le jour le 1er janvier 2011, sa déléguée générale, Nathalie Latour, milite pour la fin du régime dérogatoire d’autorisation temporaire des centres de soins en addictologie (Csapa). Pour entrer de plain-pied dans la dynamique de la loi du 2 janvier 2002.

L'Anitea et la F3A fusionnent, pourquoi ?

Nathalie Latour. Dès 2007 et l'adoption du plan Addictions, l'Association nationale des intervenants en toxicomanie et addictologie (Anitea) et la Fédération des acteurs de l'alcoologie et de l'addictologie (F3A) ont amorcé un rapprochement en vue d'accompagner la mise en place des nouveaux centres d'accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa). Le 1er janvier, elles ont franchi une étape supplémentaire, puisque nous avons créé la Fédération Addiction, issue de leur fusion. Avec pour mot d'ordre « Prévenir, réduire les risques et soigner ». L'enjeu est double : créer une nouvelle entité pour renforcer leurs actions et peser dans le débat politique, en faveur d'une conception ouverte des addictions, qui ne se centre ni sur la maladie, ni sur la judiciarisation.

Que représente ce mouvement ?

N. L. La Fédération Addiction est une organisation de professionnels. Elle compte 551 adhérents et représente environ 85 % du dispositif médico-social en addictologie. 191 d'entre eux sont inscrits en tant que personnes morales – soit plus de 500 établissements, services, permanences et consultations jeunes consommateurs intervenant sur l'ensemble des champs de l'addictologie (soins, réduction des risques, prévention). 360 adhèrent à titre individuel. Ce sont, pour une grande partie, des personnels des hôpitaux, des médecins généralistes et des professionnels de structures spécialisées. La Fédération Addiction s'est donnée pour but de constituer un réseau au service des professionnels accompagnant les usagers dans une approche médico-psychosociale et transdisciplinaire des addictions. Nous défendons une spécificité d'intervention de prise en charge, l'important étant de bien articuler les interventions du médico-social, du sanitaire et de la médecine de ville.

Quel bilan faites-vous de la création des Csapa ?

N. L. Dès 2007, notre message a été de nous mettre en mouvement, de faire travailler ensemble le secteur alcool et toxicomanie. De mutualiser les moyens et les compétences. Et de travailler à la construction d'une prise en charge des addictions, au sens large. Nous avons conscience depuis longtemps qu'il n'est plus possible de voir exister autant de petites structures, surtout dans le champ de la prévention. Nous nous sommes inscrits résolument dans un contexte de coopération. Pour nous, la création des Csapa s'est faite autant sur le projet d'établissement que sur la mutualisation des moyens. À ce jour, il existe environ 350 Csapa, qui regroupent les services spécialisés pour l'alcool et les drogues (centres de soins spécialisés pour toxicomanes – CSST – et centres de cure ambulatoire en alcoologie – CCAA), alors qu'avant 2007, on dénombrait 341 CSST et plus de 300 CCAA. Les premières autorisations temporaires ont été délivrées en mai 2009, les dernières en juin dernier. Les autorisations définitives devraient donc être accordées entre mai 2012 et juin 2013. Les Csapa se développent actuellement autour de l'addiction sans produits. Nous observons une forte demande des structures en termes de formation sur les problématiques des jeux video, des paris en ligne.

Comment s'est passé le rapprochement des deux cultures alcoologie et toxicomanie ?

N. L. On peut vraiment affirmer que le secteur s'est emparé de la réforme de l'addictologie. Les professionnels se sont tous retrouvés autour du constat partagé qu'il n'est plus possible de fonctionner comme avant. Au cours des dernières années, nous avons appris à nous connaître. La construction d'une vraie culture commune de la prise en charge des addictions se fait maintenant. Jusqu'alors nous avons été happés par la loi 2002-2 et la mise en œuvre de ses outils. Les usagers sont aujourd'hui polyconsommateurs. De toute façon, les professionnels ont dû sortir des clivages entre drogue et alcool. La question pour nous aujourd'hui est d'arriver à construire collectivement, à conceptualiser ensemble.

Comment s'est faite l'intégration des Csapa dans la loi 2002-2 ?

N. L. Le régime dérogatoire que nous avons obtenu est en contradiction avec les outils de la loi 2002-2, notamment sur la question de l'évaluation interne. Trois interprétations sont à présent possibles, car la réglementation en la matière ne prévoit pas le régime d'autorisation provisoire accordée aux Csapa. Nous sommes très inquiets de la nouvelle procédure d'appel à projets. Rien n'exclut qu'une agence régionale de santé (ARS) lance un appel à projets global pour l'ensemble des Csapa d'un territoire. Nous sommes favorables à une harmonisation des prises en charge. Mais, attention au danger de l'uniformisation de la prise en charge de l'addiction sur le territoire. Nous avons donc déposé un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2011 pour faire retirer le régime dérogatoire de l'agrément. La Direction générale de la santé demande, elle aussi, de son côté la sortie des Csapa de ce système. Nous voulons que les autorisations obtenues depuis de 2009 soient définitives. Afin d'entrer de plein pied dans le régime de droit commun de la loi 2002-2 en matière de renouvellement des régimes d'autorisation.

Quel regard portez-vous sur la mise en place des ARS ?

N. L. Aujourd'hui, le coup dur pour nous c'est notre absence totale au sein de la gouvernance des agences. L'addictologie n'est représentée nulle part dans les instances de pilotage. Lorsque l'on est le « petit poucet » du secteur médico-social, on est forcément inquiet face au poids du secteur sanitaire et de celui représentant les personnes âgées et les personnes handicapées. La logique de transversalité annoncée entre secteur sanitaire et secteur médico-social nous semble intéressante. Mais la question pour nous est celle-ci : la transversalité veut-elle dire être invisible ? Autre source de préoccupation, l'addictologie n'a pas d'interlocuteur ou de service identifié au sein de toutes les ARS. Notre bilan est donc pour le moment très contrasté. Autre difficulté encore : les appels à projets qui vont sortir des diagnostics établis dans les schémas territoriaux. Comment les besoins de l'addictologie vont-ils être exprimés sur un territoire ? Notre secteur vient de l'expérimentation, c'est dans notre culture.

La réflexion sur l'ouverture de salles de consommation a été rejetée par le gouvernement. Où en le projet ?

N. L. Nous réclamons le droit à l'expérimentation, dans des lieux bien spécifiques, pour des populations bien repérées. Il s'agit d'un problème de santé publique, de dignité humaine pour des personnes en extrême précarité, qui n'ont pas la possibilité de se poser dans des lieux pour consommer. L'Inserm, en dehors de toute approche politique, a validé scientifiquement l'intérêt de ces lieux. Même si le gouvernement a opposé un refus de principe, nous voulons y croire. Concrètement, sur le terrain, des structures montent des projets, évaluent les besoins de financement, de lieu, de partenariats à monter. Localement, dans certaines grandes villes, la concertation existe. Les maires ont une approche pragmatique du problème de santé et de sécurité publique qui se pose à eux. Nous continuons à avancer et des élus se mobilisent sur cette question.

Propos recueillis par Sophie Courault

Carte d'identité

Nom. Latour

Prénom. Nathalie

Âge. 36 ans

Études. Assistante sociale et DESS Ingénierie et management des associations (IAE- Sorbonne)

Parcours. De 1998 à 2004 : assistante sociale, puis déléguée régionale au service social d'aide aux émigrants. De 2004 à fin 2007, responsable de mission à la Fnars sur les questions européennes et le développement des associations régionales.

Fonction actuelle. Déléguée générale de la Fédération Addiction (ex Anitea F3A).

Publié dans le magazine Direction(s) N° 81 - janvier 2011


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