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Tribune
« Le mythe du balancier sociologique »

28/10/2025

Du « tout institutionnel » au « tout domicile », puis inversement : le secteur serait traversé par un mouvement de balancier régulier, prévisible, systématique voire immuable. Or, pour Jean-Louis Gautherot, aucun phénomène social ne peut être analysé sous ce prisme. Rien n’est écrit à l’avance, les changements sociétaux étant toujours produits par l’issue incertaine de luttes éminemment politiques.

Récemment, un directeur m’expliquait qu’il ne servait à rien de transformer ses places de maison d’enfants à caractère social (Mecs) en places d’accompagnement de tiers dignes de confiance pour se soumettre au virage préventif de la protection de l’enfance. Son argument ?  Du fait du balancier sociologique, on finira par… recréer des places de Mecs. Jean-René Loubat [1] décrit aussi « une nouvelle orientation sociologique fondamentale, celle d’un mouvement de balancier qui oscille du tout institutionnel au tout domicile ». Mais l’utilisation du terme balancier pose problème et il serait préférable de se référer aux modèles de la science politique pour comprendre le changement en matière de politique sociale.

Horloge normande ou pendule de Foucault ?

L’expression balancier sociologique est une métaphore. On utilise un objet tangible pour qualifier un phénomène social. Dans la vie concrète, il y a deux types de balancier. Le premier est celui de la grande horloge normande qui passe inexorablement de gauche à droite. Le second est le pendule de Foucault : un poids tendu à un fil attaché au plafond qu’on lance et qui finit invariablement par s’immobiliser au même endroit sous son fil. L’idée de balancier est caractérisée par la présence d’une force de la nature qui produit de façon systématique et prévisible le même mouvement de va-et-vient entre deux pôles ou un retour à un point de départ fixe. Utiliser cette métaphore pour caractériser des changements sociaux pose problème. On laisse penser à tort que, comme le balancier de l’horloge normande, deux modèles se succèdent inexorablement dans les sociétés et dans les champs organisationnels. On laisse penser à tort que, comme le pendule de Foucault, toute tentative de changement dans un champ organisationnel ne provoque que quelques secousses et que le secteur revient toujours à son état initial. Contrairement aux phénomènes de balancier de la nature, il n’y a aucune régularité, aucune prévisibilité, rien de systématique dans l’évolution des sociétés et des champs organisationnels.

Les faits montrent qu’une société ou un champ peuvent, à certaines périodes, passer d’un modèle à l’autre plusieurs fois de suite (voir l’exemple du balancier sociologique en sciences sociales [2]) ou qu’ils peuvent, après des secousses, restabiliser leur modèle installé. Mais ces phénomènes ne sont en aucun cas produits par une force systématique du type du balancier. Ils sont le résultat hasardeux de l’affrontement des groupes en concurrence qui tentent d’imposer leur idéologie. Les changements sociaux sont gouvernés par le produit toujours incertain des luttes politiques, non par des balanciers naturels réguliers et prévisibles. Rien n’est écrit d’avance en matière de changement social.

Parler d’un balancier qui fait passer l’action sociale française d’un modèle protecteur à un modèle inclusif fait croire aux individus qu’une force magique fera revenir le secteur au modèle protecteur tôt ou tard et qu’il suffit d’attendre. Cela fait croire que le changement de modèle en cours n’est qu’une mode qui disparaîtra comme toutes les autres. Un directeur de centre d’hébergement et de réinsertion sociale me disait il y a une dizaine d’années : « Le Logement d’abord n’est qu’une mode qui passera. » Quinze ans plus tard, c’est toujours la doctrine officielle de la France (lire notre enquête, Accélérer le mouvement). Le pendule de Foucault n’est pas revenu à son point immobile. Le phénomène de balancier sociologique n'existe pas.

Individuel/collectif : la source de la confusion

Il y a bien deux pôles qui structurent les sociétés de tout temps. Soit ces dernières ont une préférence pour la dimension collective ; auquel cas elles fonctionnent essentiellement sur le principe de règles qui s’imposent à l’individu qui n’a pas d’autres choix que de s’y soumettre.  Soient elles ont une préférence pour la dimension individuelle ; auquel cas, elles fonctionnent essentiellement sur le principe du choix personnel. Cette idée fait consensus dans les sciences sociales.

Les anciennes sociétés communistes et les dictatures fascistes restent l’exemple le plus abouti de l’influence de la dimension collective. À l’opposé, on peut citer les pays libéraux anglo-saxons qui structurent leur fonctionnement sur le principe de liberté de l’individu. La France mixe la dimension individuelle incarnée par la valeur de liberté et la dimension collective incarnée par les valeurs d’égalité et de fraternité. Des chercheurs [3] ont étudié l’histoire des allers-retours des États entre les deux dimensions en nommant « demi-tour démocratique » la bascule vers l’individualisme, et « demi-tour autocratique » la bascule vers le tout collectif. Leurs résultats démontrent qu'il existe effectivement des alternances qui se succèdent pour un même pays. En 2024, ils identifient 45 pays en cours d’autocratisation dont les États-Unis, l’Argentine, la Pologne, la Hongrie. La France, sous la poussée de l’extrême droite, prend clairement le même chemin. Toujours selon ces chercheurs, de 1900 à 1993, 52 % des épisodes autocratiques ont débouché sur un demi-tour démocratique dans les cinq ans. Ces faits nous donnent l’impression trompeuse que la domination d’une dimension finit systématiquement, mécaniquement par s’épuiser et s’éteindre, pour laisser la place à l’autre versant qui finira lui aussi par s’épuiser pour favoriser le retour de son opposé.

C’est là que se situe la confusion.  Ces allers-retours dans l’histoire des sociétés ne sont pas une régularité, c’est une potentialité qui ne s’exprime que si des acteurs la provoquent. Si de 1900 à 1993 seuls 52 % des épisodes autocratiques ont vécu un demi-tour démocratique, c’est parce que des défenseurs de la démocratie y sont entrés en lutte.  Il n’y a aucune prévisibilité, aucun caractère systématique dans ces alternances. Quand une dimension dominante dans une société s’efface, c’est que les défenseurs de la vision dominante ont failli et que les promoteurs de la dimension concurrente ont été plus malins. Pour éviter la confusion entre régularité mécanique et potentialité, il serait préférable d’utiliser l’expression « tension sociologique » en lieu et place de « balancier sociologique ».

Il ne suffit pas d’attendre

Le recours à la croyance en un balancier sociologique qui tôt ou tard fera renaître les institutions menacées par le virage inclusif peut s’expliquer par la confusion présentée ci-avant. Il est probablement aussi une forme de déni ; une façon de refuser d’accepter la disparition engagée des places d’établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS) pour leur remplacement par des prestations d’accompagnement en milieu ordinaire. C’est aussi une façon de se protéger personnellement, en particulier quand son sentiment d’identité professionnelle est fondé sur l’institution comme lieu de travail. Le recours à la foi en un balancier sociologique qui n’existe pas a donc une utilité mais il y a un revers. Cette croyance provoque le désengagement politique. Pas besoin de consommer trop d’énergie à lutter, il suffit de patienter, de laisser passer l’orage en serrant les dents, le temps que le balancier fasse son office pour faire revenir le champ organisationnel à son état initial. Comme nous l’avons vu, les changements ou les non-changements au sein des politiques sociales ne se produisent pas par magie. Ils adviennent uniquement si des acteurs s’engagent dans une lutte en faveur de leurs préférences. Si on compte sur les effets d’un balancier, on laisse son destin entre les mains de celles et ceux qui ont compris que l’évolution d’un champ est le fruit des rapports de force. Pour construire une telle lutte, mieux vaut se tourner vers les outils de la science politique.

Les sciences politiques ont mis au jour les fonctionnements récurrents qui expliquent les changements de politiques publiques importants (en termes institutionnels). Ces modèles sont des modes d’emploi pour qui veut influencer une politique sociale pour rendre dominant un nouveau modèle, ou inversement, faire perdurer un modèle historiquement implanté. En voici quelques exemples.

Les sciences politiques expliquent le processus de mise sur agenda avec lequel on oblige les pouvoirs publics à prendre en compte un problème social. Des modèles énoncent pourquoi malgré des annonces ministérielles de changement radical, la politique ne change que très lentement (dépendance au sentier emprunté, incrémentalisme, politique des petits pas). Elles mettent en exergue les étapes typiques par lesquelles passe un changement radical de politique (modèle de Greenwood), ainsi que les types de stratégies que les acteurs peuvent adopter pour favoriser ou faire échouer le changement (modèle d’Oliver). Elles illustrent pourquoi un modèle de politique, dont les valeurs sont trop en décalage avec les mentalités contemporaines de la société, perd sa légitimité et s’en trouve très fragilisé (analyse cognitive des politiques publiques de Muller). Enfin, si on élargit le champ de la discipline, elles montrent qu’un changement de politique publique radical réussit uniquement si on commence par gagner la bataille culturelle (guerre de position et guerre de mouvement et hégémonie culturelle de Gramsci).

Recourir à la science politique

Les sciences politiques offrent des outils théoriques sérieux aux dirigeants d’ESSMS pour analyser le changement d’une politique sociale et faire ses propres choix stratégiques en faveur ou en défaveur du changement et agir pour atteindre ces buts. Ces ressources, pourtant si utiles dans une période de virages stratégiques [4] pour l’action sociale, sont historiquement peu présentes, voire carrément absentes des formations en travail social. D’une manière plus générale, la veille prospective et informationnelle, l’investissement dans la dimension politique de l’action sociale, au sens des luttes qui agitent ses évolutions, ne sont pas des pratiques très développées sur le terrain. À la décharge des professionnels en poste, le poids bureaucratique, le temps passé à faire fonctionner tant bien que mal les ESSMS tels qu’ils sont censés fonctionner, laisse peu de temps et d’énergie, pour cela.

Reste qu’en tant que dirigeant d’ESSMS, invoquer l’existence d’un balancier sociologique pour espérer que les pratiques auxquelles on croit profondément reviendront un jour, est aussi efficace que d’aller brûler un cierge à l’église. L’évolution d’une politique sociale n’est pas gouvernée par un balancier, elle est le résultat toujours incertain de la lutte politique entre acteurs.

[1] Manuel de direction en action sociale et médico-sociale, chap. 8, Dunod, 2014

[2] Le balancier sociologique français, entre individus et structures, Charles-Henry Cuin, Revue européenne des sciences sociales, 2002/3, p. 14

[3] Les pays autoritaires font souvent marche arrière, Jean-Marie Pottier, Science humaines, n° 380, juillet-août 2025

[4] Les quatre virages stratégiques du travail social, Jean-Luc Gautherot, Le Media social, décembre 2022

Jean-Luc Gautherot

Carte d’identité

Nom. Jean-Luc Gautherot

Fonction. Ancien éducateur spécialisé, responsable de pôle et ingénieur social, enseignant auprès des formations supérieures à l’Institut du travail social Pierre Bourdieu (Pau).

Publié dans le magazine Direction[s] N° 246 - novembre 2025






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