C’est l’opposition d’une collectivité à l’ouverture d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale ; des appels malveillants saturant la ligne d’écoute pour les femmes victimes de violences ; ou encore l'instrumentalisation d’un document interne d'une association publié dans des médias… « Jamais une attaque d'un groupe de presse envers une association nationale reconnue comme l'APF-France handicap n'était arrivée. On sent monter un certain climat, avec des remises en cause de l'objectif même des associations », pointe Daniel Goldberg, président de l'union interfédérale Uniopss. Un constat étayé par l’Observatoire des libertés associatives dans son 5e rapport [1]. « Nous avons mené cette enquête après avoir vu croître, dès septembre 2024, des attaques contre des associations accusées d'un défaut de neutralité. Celles-ci avaient souvent pris position aux dernières législatives, via des appels à aller voter ou à se mobiliser contre l'extrême droite », rembobine Antonio Delfini, sociologue chargé de recherche à l’observatoire.
« Une pente dangereuse »
Ce « retour de bâton », se traduisant par des rappels à l'ordre de la part d’élus ou des menaces de baisse de subventions, témoigne d’un « sujet beaucoup plus profond sur le rôle des associations », décrypte encore Antonio Delfini : « Peuvent-elles prendre des positions à l'encontre de ce que pensent leurs financeurs ? C’est une pente dangereuse. Les associations sont un poumon de la démocratie. Si on les dépolitise, on leur retire leur capacité de critique. »
Hors de question d'être cantonnées dans un « rôle de sous-traitants », prévient Daniel Goldberg : « Quand bien même nous assurons des prestations de service public, nous avons le droit d'exprimer une parole libre. Je suis très rigoriste sur la neutralité des associations. Nous n'avons pas à aller sur un terrain qui n'est pas le nôtre, mais nous n'avons pas à taire ce en quoi nous croyons. Ne pas être pour la préférence nationale ou défendre l'inconditionnalité de l'accueil n'est pas une position électorale mais un rappel de notre engagement républicain. »
Ce processus est aussi plus global, et touche médias, magistrats, chercheurs… « Cela nous a beaucoup bousculés : certains font un parallèle avec un "Trumpisme à la française". Si nous ne le formulons pas ainsi, nous confirmons cette lame de fond qui attaque l'État de droit et la démocratie », alerte Antonio Delfini. Autre constat : « Avant 2024, c'était surtout au nom de la laïcité que les associations étaient prises à partie. On voit un vrai basculement. Pour nous, la neutralité religieuse a été un cheval de Troie pour formuler aujourd'hui des critiques plus larges liées à la neutralité politique », affirme-t-il. Un discours « surtout porté par l'extrême droite » qui l'interroge : « Quelles seront les conséquences si beaucoup de municipalités basculent aux prochaines élections ? »
Faire jurisprudence
Pour se prémunir, l’observatoire insiste sur l’importance de la formation juridique. « Il faut réfléchir en matière de missions : dans la réalisation de celles-ci, les salariés des associations tarifées par les pouvoirs publics doivent être neutres, comme les fonctionnaires. En dehors de cet espace, les organisations peuvent prendre des positions. Il faut le dire pour qu’il n’y ait pas d'autocensure », insiste le sociologue.
L’observatoire invite aussi à aller au contentieux pour faire jurisprudence. « Si ces attaques sont possibles, c'est parce qu'un flou et une complexité juridique existent. L'association Cimade vient même d'entamer un recours pour faire préciser le devoir de neutralité dans l'exercice de ses missions. Il faut aller en justice. C'est une vraie bataille à mener », mobilise Antonio Delfini. Et le président de l’Uniopss d'appeler les responsables politiques à prendre leurs responsabilités en condamnant chaque attaque : « À chaque recul de la liberté associative qu'on laisse passer, il devient plus difficile de revenir en arrière. »
[1] Neutraliser le monde associatif. Enquête sur une injonction à la dépolitisation, Observatoire des libertés associatives, février 2026
Laura Taillandier
Le CER, épée de Damoclès
Les associations craignaient pour leur liberté d'expression et d'action avec le contrat d'engagement républicain (CER), qu'elles doivent signer depuis 2022. Quels sont finalement les impacts ? L'Uniopss constate des cas de « dévoiement de ses objectifs » sur le terrain. « C'est une épée de Damoclès qui participe à la construction d'un climat qui n'est sain », témoigne son président. Pour l'Observatoire des libertés associatives, les conséquences sont insidieuses. « Les pouvoirs publics mobilisent peu le CER. Ils préfèrent ne plus subventionner une association l'année suivante, en invoquant d'autres prétextes », avertit Antonio Delfino. Pourquoi ? « Les collectivités savent que les décisions de justice sont favorables aux associations. En remplaçant le droit discrétionnaire des subventions, le CER leur donne la possibilité de contester un éventuel retrait de financement. Et les cas de protestation sont majoritairement victorieux », explique le sociologue. Résultat : « Le CER est utilisé de manière indirecte sous la forme de menaces en évoquant les atteintes au pacte républicain. La logique est la même : empêcher les associations de jouer leur rôle de contre-pouvoir. »
Publié dans le magazine Direction[s] N° 250 - mars 2026