Directions.fr : Le site des directeurs et cadres du secteur social et médico social

Entretien avec Xavier Emmanuelli
« L’urgence a été ma ligne de conduite »

07/10/2015

Fondateur du Samu social de Paris en 1993, Xavier Emmanuelli vient de quitter la présidence du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées (HCLPD). À l’actif notamment de ce médecin et ancien secrétaire d’État, l’avancée du droit au logement opposable (Dalo). Il revient sur son parcours et les moteurs de son engagement.

Xavier Emmanuelli © Thomas Gogny

Vous avez cofondé Médecins sans frontières, été secrétaire d’État à l’Action humanitaire d’urgence, créé le Samu social de Paris…. Quelles valeurs vous ont porté et irriguent votre engagement ?

Xavier Emmanuelli. À vrai dire, je suis d’abord médecin clinicien. Fils de généraliste, j’ai commencé ma carrière par des remplacements à la campagne. J’étais au cœur de la vie des gens : même si j’étais jeune, ceux que je soignais me prenaient à témoin. Ils n’attendaient pas des réponses définitives, mais des explications : sur leur misère, sur la vie, la mort, la sexualité… Il n’y avait bien entendu pas Internet. Et quand bien même. À leur « pourquoi », le médecin devait apporter quelque chose de plus, de l’ordre du monde des symboles. Les généralistes n’avaient pas qu’une fonction de diagnostic et de traitement ; ils assumaient aussi des missions de médiateur familial, social, d’accompagnant fraternel et un peu de chaman !

Ensuite, professionnellement, j’ai été intéressé par l’urgence. Au moment où démarrait le Samu, je suis devenu anesthésiste-réanimateur. Depuis, l’urgence a été ma ligne de conduite. En même temps que je faisais ma spécialité, nous avons fondé Médecins sans frontières, passant ainsi de l’urgence individuelle à l’urgence collective. Et là j’ai fait de prodigieuses rencontres. Au-delà de la technicité de nos métiers, nous sommes confrontés à des destins collectifs tragiques. C’est toujours aux mêmes qu’il arrive les mêmes choses : les vieux, les femmes, les enfants… J’ai été un privilégié d’être à ces avant-postes. Parce que, quand les gens angoissent pour leur vie, qu’ils soient chaudronniers ou polytechniciens, il n’y a plus de place sociale. La souffrance fait qu’on nous dit tout : il y a un instant de vérité dans la douleur.

Et en particulier dans l’urgence ?

X. E. La vérité, on ne l’a que dans l’urgence qui apporte la clé. Protocoles, procédures, formules de politesse… Tout cela saute. En outre, la problématique psychosociale m’intéressait beaucoup. Alors j’ai lu. Je suis très influencé par l’École de Chicago, cette microsociologie et anthropologie de la vie quotidienne, structurée autour de quatre fondamentaux que sont le rapport au temps, à l’espace, au corps et aux codes.

Et puis pour moi, l’altérité, c’est toujours fascinant. Si en plus on peut faire quelque chose pour apaiser, alors… Mais je n’aurais certainement pas parlé comme cela quand j’avais 30 ans ! C’est à la fin de ma carrière et de ma vie que j’ai cette sorte d’indulgence. Au fond qu’est-ce qui me pousse ? Pas si facile à dire. Mais les raisons qui font que je me suis engagé, c’est que j’avais un savoir médical, une pratique, des connaissances. Et surtout j’avais un cœur d’artichaut.

Vous parlez avec beaucoup de sérénité. Pourtant, on aurait pu imaginer, suite à votre démission en 2011 du Samu social de Paris, de l’aigreur ou de la colère ?

X. E. De la colère à mon âge… À l’époque, tout le monde a voulu croire que ma démission était en réaction à la baisse des budgets. Mais bien sûr, ce n’était pas que cela. Le Samu social de Paris est un « enfant » du Samu, dont l’idée-force est d’aller aux devants des victimes de grands fléaux. J’avais travaillé à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, puis à Nanterre où la brigade d’assistance pour les personnes sans-abri amenait les clochards ramassés dans la rue. Je connaissais bien la clinique de l’exclusion. La doctrine du Samu social ? L’urgence comme méthode pour sortir de l’urgence sociale, comme moyen d’accéder aux publics les plus précaires et lutter contre la grande exclusion. Le nom a tout de suite parlé d’ailleurs, pas besoin d’explication. Il a fallu attendre 1993, et un coup de pouce de Jacques Chirac, alors maire de Paris. Pour moi, le Samu social était par essence fondamentalement médico-psychosocial, forcément interdisciplinaire. Vous vous doutez des bagarres…

D’où votre départ ?

X. E. Oui, car on m’a fait la guerre ! Je n’étais pas légitime car présumé de droite ; pas légitime car médecin n’ayant rien à faire dans le social ; pas légitime car urgentiste et que l’on m’a toujours opposé, de mauvaise foi, l’urgence à l’insertion. Et puis il y avait les enjeux de pouvoir, la médiatisation, le lobbying associatif… J’avais compris qu’il y avait des bagarres qu’en tant que clinicien je ne voulais pas mener. Et puis il y avait des « petits hommes gris » : il fallait être dans les clous. Alors que la définition même de l’urgence c’est d’être hors des clous ! Enfin, les budgets ne répondaient plus du tout aux besoins d’hébergement, une grande partie servant à payer des chambres d’hôtel. Pour toutes ces raisons, je n’avais plus les manettes. Quand je suis parti, sur la pointe des pieds, il le fallait. Ce n’était pas un coup de tête. 

En septembre, vous avez passé le flambeau à Marie-Arlette Carlotti à la tête du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées (HCLPD). Que retenez-vous de vos 18 années de présidence ? Quels succès, quels regrets ?

X. E. Des regrets, je n’en ai pas, j’ai fait ce que j’avais à faire. J’ai beaucoup aimé cette mission. Là aussi j’ai côtoyé des gens formidables. Et puis, j’y ai mené des combats, contre le logement indigne et insalubre, les expulsions… Sur le sujet, il y a quelques mois encore, avec le secrétaire général du HCLPD René Dutrey, nous sommes allés à Nice prendre notre bâton de pèlerin pour aider une personne. Et bien entendu, une de mes grandes batailles, c’est le droit au logement opposable (Dalo) instauré par la loi du 5 mars 2007. 

Crise financière de l’aide AVDL, non-paiement par l’État de ses condamnations, plus de 59500 ménages reconnus au titre du Dalo en attente de relogement au 5 mars dernier du fait d’une « forme de renoncement de certains acteurs » [1]… Huit ans après la loi, le bilan n’est-il pas alarmant ?

X. E. Beaucoup de chemin reste à parcourir pour rendre le Dalo effectif dans notre pays. Malgré cela, c’est une réussite. En premier lieu du fait de son existence même. En second lieu car, même s’il n’est pas entré dans les mœurs, les choses avancent, doucement. Les systèmes ne peuvent pas bouger d’un coup. Il y a trop de conservatismes. Mais on assiste à de micro avancées qui, de proche en proche, irriguent, imprègnent la société. Les changements culturels doivent se répandre. Face au mal-logement qui frappe un nombre grandissant de nos concitoyens, nous devons maintenir un très haut niveau de conviction et d’indignation. Il faut une véritable insurrection des consciences des acteurs du logement et de l’ensemble de la société pour que la mise en œuvre du Dalo devienne une réalité.

Quels sont les autres défis qui attendent le HCLPD ?

X. E. Celui des 30 % de personnes à la rue qui souffrent de troubles psychiatriques lourds, avérés et non suivis [2] et qui, pour espérer trouver un accueil, doivent être folles ou criminelles ! Le constat amer, c’est que plus on a de molécules puissantes, moins on sait s’en servir. Et les gens soignent leur psychose avec l’alcool sous les abribus.

Et bien sûr, le défi pour au moins les cinq générations à venir, c’est l’accueil des migrants. La photo du corps d’un petit garçon syrien sur une plage a servi de catalyseur, de symbole, et a renversé l’opinion. Mais il y en a tous les jours dans les exils. Il faudra trouver des réponses à long terme. Car pendant qu’on regarde la Méditerranée, cela se passe d’Est en Ouest, et bien plus fort.

Quel regard portez-vous sur les réponses apportées à la « crise des réfugiés » ?

X.E. Elles sont largement insuffisantes, notamment car l’Europe politique reste à faire. En outre, nous sommes face à un moment médiatique : on réagit à chaud, dans l’émotion. On est dans le présent, sans mise en perspective, telle une civilisation du temps englouti.

Mais ces images et ce traitement médiatique, qui rappellent en 1979 l’exil des boat people, ne peuvent pas dire la complexité du phénomène, et nous empêchent de comprendre. N’oublions pas que lors de la Seconde Guerre mondiale, toute l’Europe était aussi sur les routes ! Migrants, demandeurs d’asile, réfugiés économiques, politiques, de guerre, bientôt climatiques… Les termes ne sont pas clairs, les concepts sont rudimentaires avec derrière, dans un pays de chômage de masse, la peur de l’islamisme radical. On a donc besoin d’une expertise claire. Car le monde entier s’est mis en marche. Nous sommes face à un changement profond de civilisation, à l’aube d’une complète métamorphose de notre vision de la société, qui sera constructive j’en suis sûr.

La politique de lutte contre l’exclusion est aussi sur le devant de la scène. Malgré les différents plans et chantiers nationaux, comment expliquer son échec ? Comment dégripper la machine ?

X. E. Le système n’est pas grippé, ce sont ses présupposés qui sont mal posés ! Cela ne marche pas car on n’a pas le bon angle d’attaque. En changer est une épreuve. Le système est inadapté car on n’a pas décrit l’exclusion dans notre société, les publics, les objectifs et les outils en fonction. Il faut regarder à la loupe. On est exclu par rapport à des institutions. Qu’est-ce que cela veut dire dans une société où règne le chômage de masse ? Pas plus que les « détenus » ou les « migrants », les « exclus » n’existent. Ce sont des gens qui, à un moment de leur vie, partagent un même sort. L’exclusion est un mal qui ronge, c’est d’abord la déliquescence du lien et des représentations symboliques. La sémantique a beaucoup d’importance car c’est une porte ouverte sur les symboles et les représentations. Par exemple, on ne parle plus des pensions de famille, que j’ai imaginées pour recréer du lien, mais de maisons-relais. Mais pour aller de où à où ? On parle de parcours résidentiel, d’accueil inconditionnel, de « logement d’abord », d’ouvrir des places… mais pour qui ? Jusqu’à quand ? Pour quoi faire ? Jusqu’où ? Faut-il séparer le logement de la santé ? De la psychiatrie ? De l’éducation ?… Il faut travailler en transverse et décloisonner.

Aujourd’hui, vous êtes conseiller auprès du directeur médical du Samu de Paris en charge du développement médico-social. C’est-à-dire ?

X. E. J’essaie de faire évoluer le Samu. Le 15 reçoit 30 % d’appels concernant des personnes âgées isolées. Cette solitude est un nouveau fléau. Et les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) appellent aussi le soir, la nuit, les week-ends. Il faut donc développer une réponse adaptée. Je suis en train de créer un institut de formation aux métiers de l’accompagnement. D’un côté il y a des personnes âgées isolées, de l’autre des jeunes en quête d’un métier : il faut former et préparer ces personnes afin de créer le maillon interdisciplinaire manquant. Car la technique ne remplacera jamais le medium humain.

[1] L'offre de logement à destination des ménages reconnus au titre du Dalo, 9e rapport du Comité de suivi du Dalo, 2015, à consulter sur www.hclpd.gouv.fr

[2] La santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel d’Ile-de-France, premiers résultats, rapport final de l'Observatoire du Samusocial de Paris et de l'Inserm, janvier 2010, à télécharger sur www.inserm.fr

Propos recueillis par Noémie Gilliotte

Carte d’identité

Nom. Emmanuelli

Prénom. Xavier

Formation. Médecin anesthésiste-réanimateur

Parcours. Cofondateur de Médecins sans frontières en 1971 (président en 1980), secrétaire d’État à l’Action humanitaire d’urgence de 1995 à 1997, fondateur du Samusocial de Paris (président de 1993-2011), administrateur de l’Office français de protection des réfugiés et apatride (Ofpra) de 2009 à 2011, président du HCLPD de 1997 à 2015.

Fonctions actuelles. Praticien hospitalier aux Hôpitaux de Saint-Maurice, président fondateur du Samusocial International, conseiller auprès du directeur médical du Samu de Paris sur le développement médico-social, président fondateur de l’association Les Transmetteurs.

Distinctions. Grand Officier de l'ordre national du Mérite et Commandeur de la Légion d'honneur.

Aller plus loin

En cas d'urgence, faites le 15, avec Suzanne Tartière, Albin Michel, 2015 ;

S'en fout la mort, avec Sylvie Coma, Les Échappés, 2012 ;

Au seuil de l'éternité, Albin Michel, 2010 ;

La grande exclusion, avec Catherine Malabou, Bayard, 2009 ;

L'Homme en état d'urgence, Hachette, 2005.

Publié dans le magazine Direction[s] N° 135 - octobre 2015






Ajouter un commentaire
La possibilité de réagir à un article de Direction[s] est réservé aux abonnés  du magazine Direction[s]
Envoyer cette actualité par email :
Email de l'expéditeur (vous)*

Email du destinataire *

Sujet*

Commentaire :

* Champs obligatoires

Le Magazine

N° 177 - juillet 2019
Participation des usagers. Des pairs en soutien
Voir le sommaire

Offres d'emploi
Les 5 dernières annonces publiées
La Maison des Parents Ronald McDonald de Lille

Directeur (H/F)

TERRALIA IMMOBILIER

CHARGE(E) DE DEVELOPPEMENT

DEPARTEMENT DE LA DROME

Directeur de la Maison Départementale de l’Enfance H/F

L'INITIATIVE

DIRECTEUR DE FOYERS DE JEUNES TRAVAILLEURS

Ville de VILLEJUIF

Un Responsable de service (H/F)


Voir toutes les offres
Trophée 2019 : l'essentiel

Dépôt des candidatures
jusqu'au 19 juillet 2019

Téléchargez le dossier de candidature ici
________________________________________  

La cérémonie des remises de prix du 15e Trophée Direction[s] se tiendra le 27 novembre aux Salons Hoche, à Paris. Pour y assister, inscrivez-vous ici.

Le Trophée Direction[s] est organisé sous les hauts patronages de :
Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé,
Sophie Cluzel, secrétaire d'État en charge des personnes handicapées,
Christophe Itier, haut-commissaire à l'Économie sociale et solidaire et à l'Innovation sociale.

   

            

 

En partenariat avec : 

Voir le palmarès 2018
Voir le reportage vidéo du lauréat 2018

Espace pratique