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Entretien avec Jacques Berger, Action Tank Entreprise et pauvreté
« La pauvreté est aussi l’affaire des entreprises »

03/11/2015

Comment combiner les expertises des acteurs publics et privés dans la lutte contre la pauvreté ? Quelles perspectives offre le social business ? Ce sont les questions que se pose l’Action Tank Entreprise et pauvreté dirigé par Jacques Berger. Un laboratoire d’expérimentations pour des projets associant les entreprises et les acteurs sociaux.

Jacques Berger, directeur de l'Action Tank Entreprise et pauvreté © Damien Grenon

Vous dirigez l’Action Tank Entreprise et pauvreté. De quoi s’agit-il ?

Jacques Berger. Créé en 2010, l’Action Tank est un incubateur de projets, un laboratoire d’expérimentations. En associant de grandes entreprises, des acteurs sociaux et le monde académique [1], notre ambition est de développer des initiatives, soutenables économiquement, ayant un impact sur la réduction de la pauvreté et de l’exclusion en France.

Susceptibles d’être déployés à grande échelle, nos projets sont guidés par le souci de maximiser l’impact social dans une démarche d’autonomisation des bénéficiaires. Il repose sur le social business : un modèle économique autosuffisant, qui mobilise les compétences des entreprises et la connaissance des populations précaires qu'ont les associations. Il s'agit ainsi de répondre à des besoins sociaux en s'écartant de la charité dont on ne peut garantir la stabilité, en évitant les subventions qui créent une dépendance, et en limitant l'exigence de rentabilité au strict nécessaire pour équilibrer l’activité.

Comment est né cet incubateur ?

J. B. Grâce à deux séries de rencontres. D’abord celle de l’économiste et prix Nobel de la paix Muhammad Yunus (notre président d’honneur) avec Franck Riboud, alors PDG de Danone. Puis celle de Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, ancien haut-commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté, avec Emmanuel Faber, alors directeur général délégué du groupe [2].

L’Action Tank est aussi le fruit d’un constat : en dépit des politiques de lutte contre la pauvreté déployées au cours de la seconde moitié du XXe siècle, et des importants progrès qu’elles ont pu porter dans les pays européens (en matière de niveau de vie, de partage des richesses…), on continue à buter sur un socle de pauvreté (14 % aujourd’hui). Comment aller plus loin ? Dans l’hypothèse où les budgets publics n’augmenteront vraisemblablement pas, il faut imaginer des mécanismes pérennes préservant la richesse collective. Mais aussi améliorer l’efficacité des pouvoirs publics. Il peut s’agir de s’intéresser aux raisons pour lesquelles des dispositifs n’atteignent pas leur cible (le non-recours), mais aussi à ceux qui sont détournés de leur ambition. Par exemple, l'aide personnalisée au logement (APL), censée solvabiliser des ménages modestes, permet en réalité aux propriétaires d’ajuster le niveau des loyers aux prestations versées… Il faut donc développer des solutions plus efficaces, car élaborées collectivement, où les entreprises sont une partie des ressources, non un problème. Cela nécessite de changer nos pratiques, mais aussi les représentations respectives.

Comment les entreprises peuvent-elles prendre part à la lutte contre la pauvreté ?

J. B. Trouver des solutions à certaines problématiques ardues (accès à l’eau, au logement, à la mobilité…) nécessite d’accepter la complexité, et donc le rôle des entreprises. Se passer de leur compréhension de certains sujets ou leurs outils serait idiot. Seuls, les pouvoirs publics sont borgnes, comme les entreprises. Il faut sortir de l’aveuglement respectif. De nouvelles alliances sont indispensables pour produire plus d’intelligence collective.

Ainsi, il est possible d’améliorer l’efficacité de l’arsenal des politiques publiques en capitalisant sur des démarches développées de longue date par les entreprises. Celles-ci ont une expertise pour juger de la pertinence de leurs investissements, du bon usage de leurs ressources ou encore du bon « ciblage » de leurs produits et services. Nous nous appuyons donc sur leur force de frappe, leur ingénierie, leur capacité d’intervention partout en France… Nous cherchons la problématique sociale à laquelle elles peuvent aider à répondre grâce à leurs produits, services, savoir-faire… afin de les mobiliser sur leurs compétences.

Quels types de programmes expérimentez-vous ?

J. B. Alimentation infantile, équipement optique sans reste à charge, mobilité, logement et rénovation énergétique, services bancaires, assurance habitation… Nos programmes visent à faciliter l’accès à des biens et services essentiels dont les personnes peuvent difficilement assumer le coût. Mais il ne s'agit pas de proposer du low cost : ce sont les mêmes produits, tarifés au coût marginal.

Pour certains toutefois, nous nous sommes rendu compte qu’ils n’étaient pas adaptés au cœur de cible. Par exemple en matière d’assurance, les ménages modestes paient pour des risques qu’ils ne prennent pas. Ou à propos des logements, ceux qui sortent de terre répondent à l’injonction « produire plus et moins cher dans la limite de l’enveloppe d’investissement ». On se retrouve avec des appartements T4 et T5 en zones urbaines sensibles (ZUS), alors qu’il faut aussi des T1 et T2. Et surtout avec des coûts de maintenance qui pèsent dans les budgets. Nous réfléchissons, et c’est plus complexe et long, à la façon d’introduire de l’innovation.

Quel est votre rôle ?

J. B. Nous pilotons le design des projets : identification du besoin et de la cible, effets attendus, contribution des entreprises… Nous ne les démarchons pas : ces dernières doivent être convaincues et donc venir à nous. Nous cherchons aussi les partenaires ad hoc, qui connaissent les publics destinataires (bailleurs sociaux, CAF, maternités, associations de réinsertion sociale…) afin d’expérimenter sur des territoires pilotes. Avant d’envisager un déploiement.

Comment les acteurs sociaux vous perçoivent-ils ?

J. B. Nous ne recevons pas toujours un accueil enthousiaste… Vibrionnant, le social business est très marginal, car il ne correspond à aucune catégorie mentale habituelle : ce n’est ni du low cost, ni du don, ni du marketing… Cela semble impensable que des entreprises veuillent contribuer et rendre service sans faire de bénéfice. Mais nous rencontrons aussi des gens très pragmatiques, qui ont envie de tester de nouvelles façons de travailler.

Pas de profits financiers directs, mais des nouveaux marchés, de la visibilité, une meilleure réputation… Leur action est-elle totalement désintéressée ? Qu’attendent-elles en retour ?

J. B. Pourquoi ne devraient-elles en retirer aucun effet positif, en termes de communication par exemple ? C’est dans l'ADN des entreprises de devoir veiller à leur réputation, de mobiliser leurs troupes, d’attirer de jeunes diplômés… Après 30 ans de domination d'un capitalisme financier faisant la part belle aux actionnaires et dirigeants, elles s'aperçoivent que le niveau d’engagement de leurs salariés dans leur travail est en décroissance. À force de fusions, délocalisations, restructurations… ceux-ci ne savent plus pourquoi ils travaillent. La rémunération et le niveau de vie ne suffisent plus. Les entreprises doivent donc réinjecter du sens dans leur raison d'être, en montrant qu’elles peuvent effectivement contribuer. Et qu’elles ne sont pas juste une minorité « hors sol ». 

 

[1] La chaire Entreprise et Pauvreté d’HEC

[2] Ils sont tous les deux coprésidents de l’Action Tank, dont le conseil d’administration compte de grandes entreprises et des associations (Croix-Rouge française, Habitat et humanisme).

Propos recueillis par Noémie Gilliotte. Photo : Damien Grenon

Carte d’identité

Nom. Jacques Berger

Formation. Diplômé d’HEC

Parcours. Carrière dans le conseil en stratégie chez Braxton Associates et au sein du Boston Consulting Group.

Fonction actuelle. Directeur de l’Action Tank Entreprise et pauvreté.

 

Aller plus loin

« Cela devient cher d'être pauvre », Martin Hirsch, éd. Stock, 2013

« Social business et action publique : quels enjeux en commun ? », actes du colloque organisé par l'Action Tank et l'Agence nouvelle des solidarités actives, en partenariat avec Le Monde, du 3 juillet 2015 , rubrique « Participer »

« Double peine de la pauvreté. Leviers et solutions à explorer par les entreprises pour désamorcer les mécanismes, étude du Boston Consulting Group avec l’Action Tank, mai 2011

Site Internet : www.at-entreprise-pauvrete.org

Publié dans le magazine Direction[s] N° 136 - novembre 2015






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