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Tribune
L'enfant au centre des conférences familiales

03/05/2023

Pratiques traditionnelles maoris, les conférences familiales se sont développées dans les pays anglo-saxons. En France, elles mettent plus de temps à émerger malgré un encouragement des pouvoirs publics. Quel rôle pour ces conduites innovantes afin qu’elles ne deviennent pas un simple outil institutionnel ?

Adeline Béchu-Kerguntuil est étudiante en Deis.

En Nouvelle-Zélande, lorsqu’un membre de la communauté rencontre un problème, l’ensemble du village se sent concerné et se mobilise pour trouver des solutions. De nombreux pays anglo-saxons ont développé cette méthode, nommée Family group conferencing, depuis plusieurs années. En France, cette pratique met du temps à émerger mais les pouvoirs publics l'encouragent de plus en plus.

Les concepts sur lesquels s’appuie la philosophie des conférences familiales sont l’empowerment et la strenght-based approach (la mise en valeur des forces de la famille).  En effet, leur objectif est de répondre à une situation faisant problème pour un citoyen, en réunissant autour de lui le cercle le plus large possible de personnes ressources : sa famille proche, mais aussi des personnes de son environnement social. Un coordinateur, formé et indépendant, facilite le processus, tout en gardant la neutralité indispensable à son bon déroulement – notamment en bénéficiant d’une supervision. Il va à la rencontre des futurs participants pour expliquer la démarche. Cette étape de préparation peut prendre plusieurs semaines et est essentielle pour que chacun se sente en sécurité.

Le temps de la conférence familiale se déroule en trois phases, dans le lieu choisi par la famille, en présence de l’enfant. Première phase, celle du partage de l’information. Des professionnels peuvent être présents pour partager les données essentielles à la bonne compréhension de la situation, poser les conditions non-négociables (comme des interdictions posées par un juge), et des spécialistes peuvent apporter de la connaissance sur une problématique (un addictologue...). La question centrale, qui formule le problème à résoudre, sera écrite pour que chacun puisse s’y référer. Deuxième phase : le temps de délibération privée. Le coordinateur et les professionnels sortent de la salle pour laisser la famille (au sens large) se concerter sur un plan d’actions répondant à la question. Le coordinateur reste disponible dans une pièce adjacente, mais n’intervient pas. Les enfants et les personnes vulnérables ont auprès d’eux une personne de confiance qu’ils ont choisie, pour garantir leur sécurité et leur parole. Enfin, la phase 3 est celle de l’acceptation du plan d’action que la famille présente au coordinateur. Il doit être écrit en présence de tous et suffisamment clair et précis. Il sera envoyé à chacun par le coordinateur qui s’engage à le retranscrire mot pour mot.

D’une pratique émergente à une législation

Dans certains pays (Nouvelle-Zélande, Angleterre, Pays-Bas), des textes de loi rendent obligatoire la proposition d’une conférence familiale avant toute sollicitation d’un juge des enfants. En France, quelques précurseurs comme Mohamed L’Houssni, Francis Alföldi ou Hélène van Dijk, ont tenté de développer cette pratique au début des années 2000. Mais ils se sont heurtés à un manque d’enthousiasme des professionnels. C’est finalement autour de 2013, que cette pratique a commencé à émerger dans quelques départements (Ardèche, Gironde, Nord), au moment où « le rapport Bacqué-Mechmache, attire l’attention des pouvoirs publics sur l’approche participative active des citoyens » [1]. La notion d’empowerment prend une place de plus en plus importante ces dernières années dans les recommandations des pratiques professionnelles. L’inspectrice générale des affaires sociales Bénédicte Jacquey-Vazquez, dans son rapport de septembre 2018, L’accompagnement social, encourage l’expérimentation et l’essaimage de pratiques sociales inspirantes, telles les conférences familiales. Le Haut Conseil du travail social consacre une grande partie de son rapport Pratiques émergentes du travail social et du développement social du mois de juin 2021 aux conférences familiales et les aborde aussi dans le Livre vert du travail social de mars 2022. Enfin, l’article 1er de la loi du 7 février 2022, dite loi Taquet, semble offrir une place nouvelle à cette pratique.

Nous constatons donc une volonté de développer les conférences familiales, notamment dans le cadre de la protection de l’enfance. Mais une vigilance s'impose pour qu’elles ne soient pas juste un effet d’annonce sans changement concret des pratiques, ni une stratégie politique pour diminuer les coûts ou pallier les manques repérés dans le secteur. Ainsi, l'éthique de cette démarche ne doit pas être mise à mal par des tentatives d'instrumentalisation par l'institution, volontaires ou non.

En France, cette pratique se développe de plus en plus au sein même des institutions : des coordinateurs sont formés, des propositions sont faites aux familles, voire elles peuvent devenir une orientation évoquée lors d’évaluations de situations, avec un risque potentiel de dérive. Cet « objet » ne doit pas devenir un outil du travail social ou de la justice. Une vigilance permanente doit être maintenue pour que les conférences ne soient pas institutionnalisées, au risque de perdre la philosophie même du processus. En effet, il existe une sorte de paradoxe dans le fait que les conférences familiales doivent permettre à leurs membres de s’autonomiser vis-à- vis des institutions et le fait qu’elles rentrent dans les institutions. Comme l’explique Christophe Jabet, travailleur social formé à la coordination de conférences familiales : « Les deux écueils que l’on a, c’est de défendre l’idée que la conférence familiale n’est  pas un outil […]. C’est d’abord un processus ou un outil qui appartient à la famille et ce n’est pas simple à défendre et à faire comprendre […]. Ce n’est pas l’institution qui ouvre la porte aux gens, ce sont les gens qui décident d’inviter cette institution pour échanger avec eux. » Comme le dit sa consœur Nathalie Sirieix, également coordinatrice en Gironde formée depuis 2016, le fait même qu’un travailleur social prenne position en affirmant que dans telle situation une conférence familiale n’est pas envisageable, en dénature le principe. Pour savoir si une famille peut en bénéficier, trois questions doivent être posées. Y a-t-il quelqu’un de mieux placé que vous pour savoir ce qui est bon pour vous ? Estimez-vous que la décision à prendre lorsque vous rencontrez une difficulté personnelle doit être prise sans vous ? Pouvez-vous affirmer que vous n’avez jamais eu besoin des autres au cours de votre vie pour affronter un problème ? Si les réponses sont non, une conférence familiale peut être envisagée. Marie-Pierre Auger, doctorante au Cref de l'université Paris-Nanterre, confirme : « Si elles sont utilisées dans leur forme la plus pure, […] les conférences familiales sont un outil de prise de décisions par la famille. » Et il est important que les institutions ne les galvaudent pas dans l’objectif de faire accepter des décisions. C’est dans ce risque d’instrumentalisation que se niche un écueil majeur.

En protection de l’enfance, un autre paradoxe apparaît : il existe une autorité qui peut venir prendre une décision autre que celle élaborée par la famille. Cependant, même dans ce cas, à condition que l’illusion d’être totalement indépendant ne leur soit pas donnée, le cheminement réalisé par chacun des membres et la prise de conscience du cercle mobilisé autour d’eux, a un impact sur la situation, sur l’autonomie des personnes. Comme l’explique Marie-Pierre Auger, « il ne faut pas entretenir l’idée qu’être autonome, c’est être indépendant ».

Quels leviers pour éviter cette instrumentalisation ? 

Certains pays ont érigé comme règle que les coordinateurs de conférences familiales ne soient pas des travailleurs sociaux mais des citoyens intéressés par la démarche. En France, la majorité des coordinateurs formés sont issus du travail social. Cela implique un nécessaire pas de côté par rapport aux postures éducatives traditionnelles : comment passer d’une pratique d’accompagnement, parfois soutenu, à un positionnement de neutralité, être juste à une place de facilitateur de prise de décision ? Les travailleurs sociaux ont encore souvent une tendance à penser ce qui est bon ou pas pour la famille, pour l’enfant. Le coordinateur ne doit pas être au service de l’institution mais de la famille. Christophe Jabet et Nathalie Sirieix nous confirment qu’il est important d’ouvrir et de prôner la formation ailleurs que chez les travailleurs sociaux et que l’aboutissement serait que des personnes ayant bénéficié d’une conférence puissent se former pour en coordonner à leur tour. Ils nous expliquent que pour présenter cette démarche, le mieux, plutôt que d’en parler, c’est d’organiser des jeux de rôle avec les élus, les travailleurs sociaux référents, les chargés de communication. Ainsi chacun peut se rendre compte du réel sens de cette pratique – à savoir qu’elle n’appartient pas à l’institution – de ce que cela implique et des résultats qui peuvent en découler.

Un autre levier, outre la formation initiale qui met l’accent sur le positionnement du coordinateur, est celui de la supervision – qui fait de toute façon partie du processus : le coordinateur échange avec un superviseur pour accompagner au mieux les membres de la famille et tenter de rester dans la plus grande neutralité possible en évitant d’induire des réponses ou des actes. Il doit prendre de la distance avec le référent social, ne pas trop en entendre ni en dire, pour éviter toute forme d’ingérence dans la démarche. En Gironde, ils ont aussi pris le parti de nommer un binôme – qui n’intervient pas – qui permet au coordinateur de prendre du recul, qui vient pointer les postures où le coordinateur « fait son travailleur social ». 

Les conférences familiales ne doivent pas être un dispositif supplémentaire de la protection de l’enfance : elles peuvent être proposées aux familles, charge aux personnes de s’en saisir ou pas. Même si des mesures de protection doivent être prises dans l’intérêt de l’enfant (mesures éducatives, décisions de placement), la famille peut présenter au magistrat son plan d’action pour rendre compte de son cheminement et cela peut avoir du poids dans la décision, là où, en outre, la loi de février 2022 vient mettre en exergue la nécessité de s’appuyer sur les ressources familiales.

[1] Le pouvoir d’agir – pour une réforme radicale de la politique de la ville – Ça ne se fera plus sans nous, Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache, rapport au ministère de la Ville, juillet 2013.

Adeline Bechu-Kerguntuil

Carte d'identité

Nom. Adeline Bechu-Kerguntuil

Formation. Étudiante en Diplôme d’État d’ingénierie sociale (DEIS), à Askoria Rennes, avec un double cursus Master 2 Sociologie « Intervention en Développement Social - chargé de mission et de coordination» à Rennes 2.

Aller plus loin

- La pratique du « Family Group Conferencing » en protection de l’enfance, F. Alföldi, P. Zoltan Ban, 2002, Les Cahiers de l’Actif, n° 318/319, pp. 13-26

- Les conférences familiales – le pouvoir de décider ensemble, F. Alföldi, 2015, Forum, n° 71, pp. 10-13, éd. Actif Formation

- Les conférences familiales en France, 20 ans après, Les Cahiers de l'Actif, Hors-série n° 6, janvier 2023

Publié dans le magazine Direction[s] N° 219 - mai 2023






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