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Sas d'accueil temporaire
La solidarité nationale à l’épreuve

20/09/2023

Depuis mars, le Gouvernement organise des transferts de personnes sans-abri de l’Île-de-France vers des structures d’accueil temporaire en régions. Le but ? Désengorger le parc d’hébergement francilien et permettre un traitement accéléré des situations. Un dispositif dont le déploiement reste toutefois très inégal d’un territoire à l’autre.

Les acteurs franciliens de l’action sociale ont pour consigne d’orienter les publics sans-abri vers l’un des dix sas d’accueil temporaire en régions. Comme ici à Montgermont, près de Rennes.

La méthode est désormais bien rodée. Il est généralement six heures du matin quand les bus affrétés par les services de l’État arrivent sur place. Là commence la phase où les intervenants sociaux tentent de convaincre les personnes à la rue d’y monter. Ne s’y installent que les volontaires. Tel est du moins l’un des engagements des ministères du Logement et de l’Intérieur qui pilotent conjointement ces opérations de mise à l’abri depuis près de sept mois. « Quand on donne à quelqu’un qui dort dehors depuis trois semaines la possibilité d’être hébergé, peu refusent, nuance Léa Filoche, adjointe en charge des solidarités, de la lutte contre les inégalités et contre l’exclusion à la mairie de Paris. Ainsi, lors de la dernière opération, tout le monde a accepté de monter dans le bus, y compris ceux qui n’avaient pas forcément saisi où ils allaient. » Angers, Marseille, Toulouse, Lyon, Rennes… Selon les bus, les destinations varient. Un seul point commun : personne ne reste dans la capitale. Désormais, et jusqu’à nouvel ordre, les acteurs franciliens de l’action sociale ont pour instruction d’orienter systématiquement les personnes sans-abri vers les régions – à l’exception, notamment, des Hauts-de-France et du reste de l’Île-de-France déjà tendues – où elles sont accueillies pour trois semaines, par cohorte de cinquante au maximum, dans l’un des dix sas d’accueil temporaire existants. L’objectif ? Favoriser une prise en charge mieux répartie sur le territoire français et ainsi « désengorger » la capitale, dépassée par le sans-abrisme. « La logique de l’orientation vers la province est tout à fait pertinente et nous y adhérons, explique Pascal Brice, le président de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS). Sollicités dans le cadre de la mission préparatoire confiée au préfet Michel Lalande pour améliorer l’orientation des publics et la fluidité du dispositif, nous avions présenté aux pouvoirs publics les conditions dans lesquelles elle devait être réalisée afin d’assurer sa réussite. »

Opacité et impréparation

Ces conditions, quelles étaient-elles ? En premier lieu, la garantie d’un vrai travail d’information et de conviction auprès des personnes pour emporter leur adhésion. À l’arrivée dans la région d’accueil, celle de procéder rapidement à un examen de leur droit au séjour, quelle que soit la complexité de leur situation et enfin, à l’issue des trois semaines, l’assurance d’une continuité de la prise en charge avec une orientation vers des lieux d’hébergement et d’accompagnement social de qualité. Or, plusieurs mois après, le compte n’y est pas, et une grande disparité s’est installée entre les territoires. À Toulouse, le déploiement du dispositif s’est déroulé dans une grande opacité. « Nous n’avons appris l’arrivée des premières personnes et le nom de l’association gestionnaire que la veille, expliquait, début juillet, Lydie Carloux-Yog, directrice de la délégation locale du Secours catholique. Aucun appel à projets, ni appel à manifestation d’intérêt n’avait fixé les modalités d’accueil au préalable. On ne sait pas non plus ce qu’il se passe pour les personnes une fois qu’elles sont sorties du dispositif. Ce qui est sûr, c’est que nous ne les avons pas encore retrouvées dans le cadre des maraudes ou en accueils de jour. » Même manque d’informations à Lyon, où un premier bus a fait halte le 22 août avec neuf personnes à bord... sans que l’équipe sociale d’Adoma, gestionnaire du sas d’hébergement temporaire, n’ait eu connaissance de leur profil au préalable. « On délocalise les personnes à la va-vite, sans leur expliquer clairement leurs options. Résultat : certains débarquent alors qu’ils ont des enfants scolarisés en Île-de-France, voire un travail, comme c’est le cas de certaines familles à la rue. Qu’on ne s’étonne pas ensuite de les voir repartir, comme c’est arrivé chez nous par deux fois », ironise Sandrine Runel, adjointe au maire de Lyon, en charge des solidarités et de l’inclusion sociale.

Déplacer le problème ?

En pratique, dans ces sas atterrissent majoritairement deux types de populations : celles qui relèvent de la demande d’asile, rapidement prises en charge par l’Office français de l'immigration et de l'intégration au titre du parcours habituel, et les autres, comme les réfugiés, les bénéficiaires de la protection internationale (BPI) ou encore les déboutés. « Dans les faits, ce dispositif provisoire s’avère pour le moment opportun pour les primo-arrivants, en demande d’asile ou les BPI. Mais, la situation de l’hébergement d’urgence n’étant pas meilleure en province, il ne l’est pas du tout pour les déboutés ou ceux ayant une situation administrative complexe », constate Fabien Beliarde, directeur d’activités à l’association Aurore, gestionnaire du sas à Montgermont, près de Rennes.

Voilà en effet un constat partagé par l’ensemble des acteurs : l’embolie du parc ne concerne plus uniquement l’Île-de-France. Hausse du nombre de demandes au 115 et de celle des expulsions locatives, fermeture de places d’hébergement d’urgence, principalement à l'hôtel… La saturation gagne de plus en plus les grandes métropoles qui peinent à faire face à l’augmentation des demandes. « Cet été, des lignes rouges ont été franchies, avec des fermetures d’urgence un peu partout, comme à Marseille où le ministère a demandé la fermeture de 1 000 places, ou à Toulouse où 576 personnes ont reçu mi-août une lettre leur demandant de quitter leur hébergement. C’est très inquiétant », s’alarme Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé Pierre. D’autant plus inquiétant que, sauf surprise dans le prochain projet de loi de finances, la création de nouvelles places n’est pas à l’ordre du jour. Ce, malgré les nombreuses mises en garde des associations régionales. « On remet encore une fois les personnes en tension. C’est bien la preuve que l’hébergement est le réceptacle d’autres politiques publiques qui dysfonctionnent », déplore la directrice générale de la FAS Nathalie Latour.

Les ingrédients de la réussite

Reste que lorsqu’ils fonctionnent, ces centres temporaires permettent d’offrir, très rapidement, un hébergement et un accompagnement social. À ce titre, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur est exemplaire. À Marseille, le sas, géré par l’association Adoma, accueillait début septembre sa septième cohorte, soit 190 personnes au total depuis la mi-mai. Parmi elles, 93 % ont été réorientées vers des lieux d’hébergement pérennes et adaptés à leur situation. « Le taux d’abandon s’avère minime par rapport à ce que nous imaginions au départ, confirme Nicolas Hue, son directeur de l’hébergement et de la coordination. Cela tient d’abord au fait que les gens savent où et pourquoi ils viennent. De notre côté, nous avons aussi accès à leurs informations, ce qui nous permet de préparer leur arrivée en amont. Enfin, et c’est là un vrai plus pour répartir équitablement les personnes sur le territoire, nous organisons toutes les semaines des réunions de fonctionnement avec les services déconcentrés de l’État. »

Récente, la mise en œuvre de ces structures temporaires comporte encore bien des inconnues. Combien de temps faudra-t-il compter sur elles ? Quid du niveau d’intégration des publics dans les communes, une fois passées les trois semaines de sas ? Que donne l’examen au séjour en réalité ? « Il s’agira, dans les prochaines semaines, de rester vigilants sur tous ces aspects, prévient Pascal Brice. Mais la question sur laquelle nous ne transigerons pas est celle des moyens pour permettre la création de capacités supplémentaires localement [1]. Car le pire des échecs serait de remettre des gens à la rue. »

[1] Dès février, la FAS a réclamé un cadre financier conventionnel permettant aux associations de gérer le dispositif dans des conditions de prévisibilité financière, de recrutement et d’intervention adaptées. Demande maintes fois renouvelée depuis.

Carol Eyben

« Pour un lieu temporaire à Paris »

Delphine Rouilleault, directrice générale de France terre d’asile

« Cela fait des années que des opérations de mise à l’abri existent en Île-de-France. Ce qui est nouveau, en revanche, ce sont les orientations systématiques vers la province. C’est une bonne idée mais il faut qu’elles interviennent précocement et soient mieux préparées en amont. C’est pourquoi nous plaidons pour la mise en place d’un lieu d’hébergement temporaire à Paris, avec une équipe dédiée pour réaliser l’évaluation des situations, afin que les orientations n’aient pas lieu depuis la rue. Pour l’instant, nous ne sommes pas entendus. Il faut également que dans les villes d’accueil, des places d’hébergement d’urgence soient créées et qu’une attention soit portée dans les préfectures aux situations individuelles. Or, ce n’est pas toujours le cas. Donc, oui au principe de solidarité nationale mais pas si elle n’est pas accompagnée de moyens suffisants en aval. »

Repères 

- 10 sas d’accueil temporaire ont ouvert leurs portes depuis mars. Soit une capacité totale de 500 places.

- 1 500 sans-abri avaient déjà été accueillis début septembre.

- 40 : C’est, à Marseille, ce que perçoit l’association Adoma pour l’hébergement des sans-abri déplacés dans une résidence sociale partagée.

Publié dans le magazine Direction[s] N° 223 - octobre 2023






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