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Tribune
« Se métamorphoser pour espérer un avenir »

08/05/2024

Face à la crise climatique mais aussi sociale, Philippe Besson appelle les dirigeants du secteur à s’affranchir de l’orthodoxie et des principes de « bonne gestion », pour se consacrer à l’écriture d’un grand récit collectif. Avec un objectif pour chaque organisation : s’atteler à la planification écologique.

Dressant un état des lieux du secteur social et médico-social avec une plume d’une précision chirurgicale, une de nos collègues directrice générale, Charline Picaud, poussait un cri d’alarme dans une précédente tribune[1]. Elle appelait à la mobilisation « afin que les financeurs ne détournent plus le regard et assument leurs responsabilités ».

Dans un ouvrage collectif écrit avant la pandémie de Covid-19 analysant également cette situation de manière exhaustive (voir encadré), deux contributeurs issus de l’administration d’État et de la territoriale confirmaient que l’orthodoxie néolibérale perfusait aujourd’hui toutes les politiques économiques et sociales. Notre consœur rappelait aussi l'outillage structuré et les finalités de ce mouvement qui place les gestionnaires en position d’opérateurs sous-traitants interchangeables, face à un donneur d’ordre institutionnel qui ne veut plus voir de tête dépasser. Si notre ouvrage établissait un état des lieux, il esquissait parallèlement les voies de sortie de cette instrumentalisation de l’économie sociale et solidaire (ESS) par la puissance publique qui, de notre point de vue, mène à la faillite du secteur. Depuis, nos craintes n’ont fait que croître : défaillances qui se succèdent  des Ehpad, situations de cessation de paiement dans certaines associations gestionnaires, voire plans de redressement mis en place par de très gros opérateurs associatifs. En décembre 2023, la revue Alternatives économiques titrait même : « Les associations médico-sociales pourront-elles passer l’année 2024 ? » Face à cette situation, pas de fatalisme. Mais l’ESS doit opérer une métamorphose pour espérer un avenir.

Porter une vision politique des « communs »

Beaucoup de projets associatifs (quand ils sont formalisés) sont pusillanimes ou marqués du sceau des bonnes intentions. Ceux-ci ne doivent pas être résumés à de simples questions instrumentales traitées par des dirigeants ou des managers toujours mieux outillés pour définir la bonne organisation et chaussés de lunettes de contrôleur de gestion. Car aujourd’hui, ce sont des problématiques de nature politique en lien avec le projet de société à faire advenir dont les organisations de l’ESS doivent s’emparer. Celles-ci portent dans leurs gènes une vision humaniste du monde à travers la prise en compte des difficultés des personnes vulnérables, de leur place dans la cité, aux côtés de tous les autres citoyens. Elles apportent des réponses innovantes, depuis toujours. Elles assument une responsabilité supplémentaire, celle de faire vivre le concept de solidarité pour rendre possible le bien vivre-ensemble au sein des « communs ». Consommant au passage des ressources publiques, dans cette période de disette budgétaire, il nous paraît essentiel de construire un nouveau modèle vertueux basé sur le principe de la « sobriété heureuse » prônée par le mouvement citoyen Colibris, incarné par feu Pierre Rabhi, longtemps figure de proue de la philosophie écologique.

Les dirigeants du présent et du futur doivent donc s’affranchir de l’orthodoxie des principes de « bonne gestion », pour s’atteler à l’écriture d’un grand récit collectif, témoignant ainsi de la capacité de l’Homme à inventer le futur à travers ses valeurs pour, comme l’écrit Paul Ricœur, « reconstruire l’ensemble des opérations par lesquelles une œuvre s’enlève sur le fond opaque du vivre, de l’agir et du souffrir, pour être donnée par un auteur à un lecteur qui la reçoit et ainsi change son agir »[2].

Initier l’écriture de ce récit collectif est d’autant plus urgent que la crise du Covid-19 a reposé la réflexion fondamentale de la relation entretenue entre les hommes, la planète et le règne animal. Non seulement avec le pangolin et la chauve-souris, mais avec tout l’écosystème. En effet, concomitamment à la pandémie, les immenses incendies (en Australie, Sibérie, Californie, Amazonie…), la fonte accélérée des glaciers des Alpes et du Groenland, et plus récemment les inondations nous interrogent sur cette possible vengeance de la terre-mère sur les hommes.

Sortir de l’instrumentalisation

Ces grands principes posés, il faut se consacrer concrètement et à hauteur d’homme à l’écriture de ce nouveau narratif afin de pouvoir sortir des injonctions qui nous sont faites et de l’instrumentalisation qui pèsent sur nos organisations. Pour cela, il n’y a aujourd’hui, de notre point de vue, pas d’autre choix politique que de s’emparer du paradigme écologique et de s’atteler, à la mesure de chaque organisation, à la planification écologique, puisque pour le philosophe Bruno Latour, récemment disparu, « l’écologie est LA question existentielle de notre temps ! »[3].

Cette tribune est donc un appel à la métamorphose et à nous engager résolument, nous acteurs de l’ESS, dans la seule voie envisageable, qui, de plus, contient dans ses « piliers fondamentaux » toutes les valeurs que nous pratiquons déjà. Je parle ici de la démarche de responsabilité sociétale des organisations (RSO), dont la norme ISO 26000 respecte les grands textes fondateurs internationaux comme la Déclaration universelle des droits de l’homme ou les conventions de l’Organisation internationale du travail…

Cette démarche aborde sept thématiques :

  • La gouvernance de l’organisation
  • Les droits de l’homme
  • Les relations et conditions de travail
  • L’environnement
  • La loyauté des pratiques
  • Les questions relatives aux consommateurs/bénéficiaires/usagers
  • Les communautés et le développement local

En finir avec les atermoiements

Dit autrement, il faut en finir avec les atermoiements, faire preuve de volonté politique

et s’armer d’une méthodologie d’actions. Pour cela, la trousse à outils existe, les ressources publiques également. Il n’est plus temps de rechercher une quelconque inspiration pour s’y mettre : toutes les données sont sur la table. Même si les climatosceptiques nous proposent une autre vision des choses ou si les chantres de « l’inconnaissable » nous laissent espérer la prochaine arrivée de solutions par les technologies. Aujourd’hui en France, seules 1% des organisations (entreprises du secteur lucratif ou non) s’y sont engagées et dans l’ESS une petite poignée s’y sont mises, dont un maigre contingent est reconnu à travers une labellisation ISO 26000. Il y a donc urgence à s’inscrire dans cette « transition fulgurante », en adoptant la posture du « jardinier de l’initiative » (selon l’heureuse expression du philosophe Marc Grassin) qui doit savoir « regarder ses pieds tout en scrutant l’horizon ! »  Ce faisant, il s’agit tout à la fois de s’engager dans une véritable économie « de l’altérité et du sens »[4] et de convoquer une éthique de responsabilité pour piloter cette économie, afin de retrouver le chemin de l’espérance[5] et sortir ainsi des mâchoires de l’inexorable machine technocratique à broyer. Dit plus simplement, c’est reprendre la main sur notre dessein collectif et embarquer les nouvelles générations sur ce projet à coconstruire. Les sources non monétaires de cette attractivité tant recherchée actuellement par notre secteur sont là.

Renforçons notre maillage partenarial

Les organisations de l’ESS ont comme caractéristiques communes d’être ancrées dans des bassins de vie, d’emploi, mais elles sont surtout de nos jours parties prenantes de réseaux fortement maillés à l’échelle locale. La métamorphose que nous appelons de nos vœux est aussi de faire face à cette volonté de nous « diviser pour mieux régner », qui est à l’œuvre à travers les différents « appels » (à projets, à candidatures, à manifestation d’intérêt…) qui nous sont lancés, en renforçant un maillage partenarial pour construire un monde meilleur. La montée en conscience écologique est une belle opportunité pour redécouvrir que nous sommes entrés dans des sociétés de la « vulnérabilité » et que c’est le dénominateur commun à tous les êtres vivants aujourd’hui. Non seulement aux deux âges extrêmes de la vie, mais par des causes multifactorielles qui touchent toute la société, les effets du changement climatique nous le rappellent tous les jours, les inondations et les incendies peuvent être pour nous aussi.

Une insurrection des consciences

Aussi, les organisations de l’ESS n’ont plus d’autre choix que d’entrer en résistance, pour refuser les modèles technocratiques mortifères qui les tuent à petit feu et consument le peu d’espoir restant. Cette résistance[6], non violente, que nous appelons de nos vœux, doit s’inspirer de ce que feu Pierre Rahbi appelait « l’insurrection des consciences », à savoir « d’essayer autre chose pour gripper la machine à produire de la misère »[7]. Elle est déjà à l’œuvre. En Aquitaine, dans le Nord, dans l’Est, en Auvergne-Rhône-Alpes, notamment, des collectifs se sont formés pour défendre les oubliés du Ségur et ont multiplié les actions dans la rue, avec leurs bénéficiaires et les familles à leurs côtés, depuis le printemps 2022. Le 30 novembre 2023, ce sont plus de 200 directeurs d’Ehpad et de structures pour personnes dépendantes qui ont mis la clé de leur établissement sous la porte de la préfecture de Bretagne. Des mots d’ordre autour de la grève administrative de l’EPRD, de l'ERRD, des tableaux de bord… se répandent comme un feu de poudre sur tout l’Hexagone. Les syndicats patronaux sont fortement chahutés par leurs adhérents pour cause « d’accommodement » avec les pouvoirs publics.

L’enjeu majeur de la période pour tous les acteurs de l’ESS est de transcender cette insurrection des consciences à travers une coalition des forces, qui nous apparaît devoir être structurée par les grandes fédérations représentatives et retrouver ainsi une forme d’autopoïèse[8], à la hauteur des menaces sociétales en cours. À l’heure où l’on nous annonce que l’intelligence artificielle va écrire le futur, démontrons que c’est par l’intelligence collective que nous pouvons espérer un avenir pour notre secteur !

1) Lire Direction[s] n° 225 (déc. 2023), p. 44

2) Temps et récit, Paul Ricœur, p. 106-107, éditions du Seuil, 1983

3) Magazine Télérama, 23 janvier 2022

4) La Transition fulgurante, vers un bouleversement systémique du monde ?, Pierre Giorgini, Bayard, 2014

5) Selon la métaphore de feu le philosophe Bruno Latour, formulée à peu près comme suit : « Si je veux porter le monde sur mes épaules, il m’écrase. Si je prends la juste part à ma portée, je retrouve l’espoir ! »

6) Lire dans ce numéro p. 4

7) Cf. son manifeste pour la présidentielle de 2002

8) Propriété d'un système de se produire lui-même, en permanence et en interaction avec son environnement, et ainsi de maintenir son organisation malgré son changement de composants et d'informations

Philippe Besson

Carte d'identité

Nom. Philippe Besson

Fonctions. Directeur général de l’IMCP Loire

Publications. Les associations de solidarité sont-elles solubles dans le modèle hospitalo-industriel ? (coord.), 2020, et Petit manuel pratique de la planification écologique à l’usage des organisations de l’ESS, 2023, Éditions de Phénicie

Publié dans le magazine Direction[s] N° 230 - mai 2024






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