« Le plan Taquet a clairement débloqué une prise de conscience politique et des moyens, raconte Léa Messina, responsable de la plateforme de prévention et d’accompagnement pour les mineurs mis en prostitution ou en danger de l’être, gérée par l’association territoriale ATDEC (Nantes métropole). Alors que, pour beaucoup, la problématique de la prostitution des mineurs n’existait pas, elle est devenue d’un seul coup une priorité nationale. » À la sortie de la crise sanitaire, les chiffres officiels estimaient à près de 11 000 le nombre de mineurs victimes d’exploitation sexuelle, principalement des filles de 13 à 17 ans. L’explosion du phénomène, boosté par les pratiques en ligne, pousse alors l’État à lancer enfin en novembre 2021 un plan national entièrement consacré à la lutte contre la prostitution de ces enfants en danger. Doté d’une enveloppe de 14 millions d’euros, ce plan dit Taquet – pour marquer son portage politique par le secrétaire d’État chargé de l’enfance et des familles de l’époque – marque alors un tournant.
Parmi ses axes, déployés tout au long de l’année 2022 par la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) : améliorer la formation et le repérage, renforcer la coordination des acteurs et la répression et développer les dispositifs dédiés. Quatre ans après, où en est-on de cette mobilisation ? Plus question aujourd’hui d’un plan dédié : l’ambition est désormais réduite à un axe de la stratégie nationale de lutte contre le système prostitutionnel et l’exploitation sexuelle, lancée en 2024 pour soutenir l’application de la loi abolitionniste de 2016 [1]. Un texte « bien plus incantatoire, qui n’a ni le portage politique ni l’ambition du plan initial », regrette Pierre-Alain Sarthou, directeur général de la fédération d’associations Cnape.
Dispositifs innovants
Le plan Taquet a impulsé le développement de l’accompagnement, afin de doter chaque département d’un dispositif dédié. Dans le cadre d’une contractualisation avec les conseils départementaux, un appel à projets pour la création de structures spécialisées dans la prévention, le repérage et l’accompagnement, puis un autre pour la mise en place de maraudes numériques, ont permis le financement d’une cinquantaine de dispositifs associatifs ou institutionnels, comme une ligne téléphonique dédiée.
En mai 2024, une nouvelle salve a soutenu le développement de 55 projets financés cette fois pour trois ans. Une dynamique qui a entraîné l’émergence d’innovations pour répondre aux besoins de ces victimes en rupture. Comme celle portée par l’association Solfa – très vite repérée par Adrien Taquet lui-même pour son expertise sur les violences faites aux femmes et la protection de l’enfance – qui obtient, dès 2021, des crédits pour ouvrir en périphérie de Lille une structure inédite : la Maison Gaïa, une maison d’enfants à caractère social spécialisée accueillant aujourd’hui une dizaine de jeunes filles (13 à 21 ans).
Depuis, le gestionnaire, toujours soutenu par l’État, a étoffé son offre, avec notamment un accueil de jour mixte et, bientôt, un accueil de nuit. « Nous évoluons en permanence avec les personnes accueillies, ce sont elles qui nous disent ce dont elles ont besoin », explique Hélène Bodart, directrice des pôles Protection de l’enfance, Accompagnement à la parentalité et Prévention. Tout en saluant les moyens qui ont permis à son équipe « de prendre le temps d’expérimenter et de se former sur le trouble de l’attachement par exemple ». Aujourd’hui, cette structure assez coûteuse, et seul internat de ce type en France, a une longue liste d’attente.
Car, si le maillage a indéniablement progressé ces dernières années, les disparités territoriales restent fortes, certains départements n’ayant toujours aucun dispositif-ressource. Résultat ? « De nombreux professionnels sont en demande d’étayage, notamment dans les départements les plus démunis. Ils restent isolés face à ces situations de jeunes qui, souvent, ne se considèrent pas comme victimes », assure Chloé Baudry, coordinatrice du programme Paré contre l’exploitation des mineurs, porté par la fondation Droit d’enfance. Ce projet national vise à créer un réseau d’acteurs mobilisés et à partager les bonnes pratiques. Sa cartographie des dispositifs existants montre des trous dans la raquette, qu’ils soient géographiques ou qu’ils concernent certains publics comme « les garçons, les jeunes en milieu rural ou les mineurs non accompagnés », précise Chloé Baudry. Elle souligne aussi la difficulté à obtenir des données consolidées sur les profils et le nombre de mineurs concernés.
Resserrer les mailles du filet
« Tout le monde est invité autour de la table, y compris les hôteliers, Airbnb et les acteurs du numérique. Mais il reste encore de la coordination à faire », complète Sandrine Pépit, directrice du programme Paré. En effet, loin des pesanteurs institutionnelles, les réseaux de proxénétisme, eux, se montrent très rapides pour s’emparer de jeunes vulnérables, en créant une emprise sur eux, souvent via l’addiction. En outre, ils déplacent les jeunes exploités d’une ville à l’autre. Pour agir vite, les acteurs doivent donc collaborer. « Nous travaillons en partenariat aussi bien avec la police, le procureur en charge du proxénétisme ou le juge des enfants, l’aide sociale à l’enfance (ASE), la Protection judiciaire de la jeunesse, les hôpitaux… énumère Hélène David, responsable du pôle Ado sexo de l’association Agir contre la prostitution des enfants, dispositif francilien d’accompagnement psycho-éducatif des jeunes et de leurs proches. Si, dans certains départements, la collaboration avec la préfecture marche très bien, comme dans les Yvelines où une coordinatrice est missionnée, dans d’autres, c’est plus compliqué. »
Pour gagner en cohérence, la DGCS annonce qu’un décret destiné à élargir aux victimes mineures la compétence des commissions départementales chargées de la mise en œuvre opérationnelle de la lutte contre la prostitution est en préparation.
L’ASE sur la sellette
« Cela pose aussi la question de la compétence des collectivités départementales, qui devraient prendre ce problème à bras-le-corps mais elles sont dans un tel marasme... » rebondit Anne-Marie Chauvet, ancienne présidente du comité national de liaison CNLAPS, qui travaille dans une équipe mobile formée aux psycho-traumas à Saint-Étienne. L’ASE est effectivement en première ligne : ses foyers sont la cible de proxénètes à la recherche de jeunes vulnérables. Au sein de l’ASE, 15 000 mineurs seraient victimes de prostitution, selon une estimation de 2020 relayée, en avril, par la commission d’enquête parlementaire sur la protection de l’enfance. Les départements sont donc dans le viseur. Dernier exemple en date : le recours déposé, au printemps, contre les présidents de l’Essonne, des Yvelines et des Bouches-du-Rhône, accusés par des familles de ne pas avoir su protéger leurs enfants. En la matière, tous les acteurs s’accordent : les failles de la protection de l’enfance sont d’abord le signe d’un mal-être général dû à l’insuffisance de moyens. « Un certain nombre de professionnels de l’ASE manquent encore de formation et de solutions, confirme Pierre-Alain Sarthou. C’est pourquoi il faut revenir au plan initial, qui était très complet, et le porter politiquement. »
Malgré l’instabilité ministérielle des derniers mois, l’enjeu est donc de poursuivre la dynamique, y compris en matière de répression des proxénètes et des clients. Il est notamment prioritaire de renforcer la lutte sur le même terrain que les recruteurs, celui des pratiques en ligne, indique la DGCS, consciente que ces derniers continuent d’innover en matière d’outils numériques pour exploiter les enfants.
[1] Loi n° 2016-444 du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées
Armandine Penna
Repères
- « Tout mineur qui se livre à la prostitution, même occasionnellement, est réputé en danger » (Loi du 4 mars 2002, art. 13).
- 14 millions d’euros, c’est le montant annoncé en 2021 pour le plan Taquet.
- 59 % des victimes de proxénétisme de proximité sont mineures (Office central pour la répression de la traite des êtres humains, 2024).
« Un amalgame discutable »
Bénédicte Lavaud-Legendre, juriste spécialiste des questions d’exploitation des êtres humains, chargée de recherche au CNRS
« En 2024, la lutte contre la prostitution des mineurs est devenue le quatrième axe de la stratégie nationale, avec l’objectif de poursuivre la mobilisation contre leur “exploitation”. Le changement de terminologie (de “prostitution” à “exploitation”) est bienvenu car il enlève toute ambiguïté sur un éventuel consentement. Quand on lance une politique publique, la première étape est d’en définir le public cible, en l’occurrence les mineurs exploités, caractérisés comme en danger. En revanche, l’intégration de cette question dans une stratégie plus globale “contre le système prostitutionnel” est problématique : que ce soit en termes de procédures, de besoins sociaux ou de protection, l’expression englobe des réalités très différentes (prostitution de mineurs, d'adultes sous l’emprise de proxénètes, de personnes migrantes aux prises avec un groupe criminel organisé, d'individus revendiquant se prostituer librement…). Les amalgamer est très discutable. »
Publié dans le magazine Direction[s] N° 247 - décembre 2025