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Tribune
« Autodétermination : un concept fort au sens fragile »

29/04/2026

Face à l’engouement pour les promesses de l’autodétermination, Martin Caouette et François Bernard mettent en gardent contre deux pièges : en faire un attribut psychologique individuel ou un simple outil technique. Qu’est-ce que s’autodéterminer alors ? Ce n’est pas choisir, mais choisir de choisir.

Martin Caouette et François Bernard

En positionnant l’autodétermination comme un axe central et un levier de la transformation de l’offre sociale et médico-sociale dans le champ du handicap, le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) confirme une tendance forte : la volonté de se rassembler autour d’un concept structurant misant sur la reconnaissance des droits des personnes, la présomption de compétence et de l’unicité de leur parcours de vie. Si l’autodétermination [1] est devenue un incontournable des politiques sociales, elle occupe aussi une place centrale dans les journées d’étude, les formations et les colloques. C’est sans doute le signe d’un progrès.

C’est aussi, malheureusement, l’indice d’un risque : celui de la récupération d’un concept puissant, invoqué sans que change ce qui empêche de se déterminer vraiment, ou de sa réduction à des outils basiques, très bien marketés mais plutôt proches de l’illusion que de réels changements de posture. Il est donc utile de revenir aux sources d’une notion en cours d’institutionnalisation et parfois à risque de détournement de sens.

Des racines philosophiques profondes

L’autodétermination n’est pas née hier dans un guide méthodologique. Ses racines philosophiques profondes interrogent l’être humain, son devenir et sa liberté réelle. À une époque où les algorithmes tentent d’anticiper nos comportements et d’orienter nos désirs, nul besoin de préciser que l’enjeu est universel et dépasse largement le champ du handicap. Il en va plutôt de la possibilité pour tout être humain de se comprendre comme sujet de son action, de se reconnaître des fins propres et d’éprouver la liberté réelle d’y tendre. Cette liberté n’est pas l’expression d’une toute-puissance. Elle est la manifestation d’un besoin essentiel qui s’exprime à l’intérieur de cadres sociaux, culturels et politiques appelés à évoluer et qui constituent les contours de la vie en société. Ainsi, l’autodétermination suppose des conditions : des ressources, des soutiens, du temps, la reconnaissance des autres, des droits effectifs, des espaces de réversibilité (dire non, changer d’avis, expérimenter). Sans ces conditions, l’autodétermination se réduit à une rhétorique.

Dans le champ du handicap, l’autodétermination est d’abord mobilisée comme un droit. Dès les années 1970, elle exprime la nécessité d’une inclusion sociale qui permettrait à chacun d’orienter sa vie selon ses préférences et ses besoins. La normalisation des conditions de vie qui en découle s’inscrit alors dans une mouvance portée par des familles et des personnes concernées qui refusent d’être mises au ban de la société. Progressivement, la volonté d’opérationnaliser ce concept dans le champ du handicap mène à puiser dans la psychologie et l’éducation spécialisée. Ainsi, les théories motivationnelles ont permis de mieux comprendre les processus qui conduisent à l’expression de comportements autodéterminés. Agir par intérêt, par plaisir, en conformité avec son identité et en raison du sens qui s’en dégage est identifié comme marqueur d’une motivation autodéterminée. De même, des modèles éducatifs soutenus par des outils d’évaluation et des programmes se développent afin d’enseigner l’expression de comportements autodéterminés comme la capacité à amorcer des actions, à résoudre des problèmes ou à exprimer des préférences. Par exemple, le modèle fonctionnel de l’autodétermination que nous avons contribué à faire connaître dans la francophonie fait partie des fondements de ces pratiques éducatives.

Le risque d’un détournement de sens

Or, face aux connaissances produites sur l’autodétermination en psychologie et en éducation spécialisée, il importe de souligner deux pièges à éviter. D’un côté, la psychologisation réductrice : n’en faire qu’une affaire de traits individuels (estime de soi, assertivité, comportements) qu’il suffirait de « renforcer ». À partir du moment où l’on conçoit l’autodétermination comme un attribut individuel, on tente de la mesurer, de l’évaluer et de la développer. Or, il ne s’agit pas « d’être autodéterminé », comme si cela représentait une finalité, mais bien de « s’autodéterminer » car c’est d’un processus continu dont il est question.

De l’autre côté, la technicisation : l’idée qu’on développerait l’autodétermination avec des modules, des fiches, des méthodes, des infographies, comme on installe un logiciel. En soi, ces outils ne sont pas un problème, mais ils le deviennent quand on réduit l’autodétermination à leur usage. Le moyen n’est pas la fin ; le marteau n’est pas la maison qu’il sert à construire. Conséquent à la psychologisation réductrice, ce piège renvoie la responsabilité unique de l’autodétermination sur les épaules de celui qui l’exprime. Le bon élève « performe » alors son autodétermination et réussit là où d’autres ont échoué. Ce risque se manifeste trop souvent lorsque des success-stories sont présentées comme des modèles d’autodétermination. Exercer son autodétermination peut mener à des accomplissements remarquables, mais ce n’est pas là son propos puisque s’autodéterminer, c’est avant tout poursuivre des finalités, parfois banales, mais valorisées à ses propres yeux.

Ces deux importants pièges peuvent entre autres s’expliquer par le paradigme sanitaire encore très présent dans le champ du handicap. Cette conception médicale du handicap a un effet gravitationnel : tout ce qu’elle attire finit par orbiter selon sa logique. Ainsi, l’autodétermination est à risque de devenir une dimension de la personne que l’on pathologise, comme si les difficultés liées à son expression relevaient d’un déficit de la personne et non d’une privation de capacités due aux environnements, aux services, aux règles... Pathologiser, c’est transformer une question politique et organisationnelle en problème individuel. On traite alors l’autodétermination comme un trouble à rééduquer. De même, on peut également en faire un marqueur de conformité : on coche la case « autodétermination », parce que la procédure l’exige, non parce que l’écosystème a été transformé. Les apports psychologiques et éducatifs sont précieux, mais ils ne suffisent pas si l’environnement demeure dissuasif, saturé de contraintes invisibles, de routines et de normes qui décident « à la place de ».

La primauté de l’environnement

S’autodéterminer, ce n’est pas choisir ; c’est choisir de choisir. En d’autres termes, le choix peut être contraint ; il peut par exemple découler d’une influence indue ou d’une pression excessive de l’environnement. Or, si je choisis de choisir, c’est que mon environnement rend légitime et possible l’expression de ma préférence et que j’expérimente ma liberté. Chaque matin, peut-être faites-vous partie de ceux pour qui le café est un rituel. Cette habitude peut s’expliquer par la culture dans laquelle vous vivez, par le conditionnement qui s’est installé dû à l’effet sur votre corps, par la publicité qui sous-entend le réconfort que cette boisson vous apporte, etc. Autrement dit, vous pouvez être « programmé » à prendre un café. Mais le jour où vous retrouvez devant votre machine à expresso, à considérer les avantages et les inconvénients de cette boisson, vous choisissez de choisir un café (ou de ne pas le choisir !). Or, pour que cela soit possible, encore faut-il que la machine à café vous soit accessible et qu’on reconnaisse votre droit à ne pas en boire (ou à vous en faire couler une deuxième tasse si vous le souhaitez !). Ce n’est donc pas qu’une affaire personnelle, c’est tout un environnement qui est mobilisé pour rendre possible l’expression de l’initiative de la personne et ainsi lui permettre de s’autodéterminer. Les pédagogies actives l’ont toujours rappelé. L’approche des capabilités (Sen, Nussbaum) le souligne également : les droits formels ne suffisent pas, seule compte la liberté réelle d’agir. L’environnement est donc le premier interpellé quand il est question d'autodétermination. Sans transformation de l’écosystème, le concept est vidé de son sens. Il n’y a pas d’autodétermination dans un environnement inflexible qui ne s’ajuste pas, qui ne reconnaît pas le droit de changer d’avis, de négocier, d’explorer ou de tester. Cela implique une transformation qui est aussi politique : des ressources, du temps, des marges de manœuvre, des politiques publiques cohérentes.

Ainsi, quel que soit notre rôle, nous sommes tous partie prenante d’environnements physiques, sociaux et organisationnels qui peuvent favoriser ou freiner l’expression de l’autodétermination. Le premier questionnement qui s’impose ici pour agir en cohérence est donc de réfléchir à sa posture, tant personnelle que professionnelle, et à son impact sur les pratiques que nous mettons en place et les institutions dans lesquels nous évoluons.

Dans certaines organisations, on a appris que l’autodétermination ne se décrète pas : elle se structure par des cadres clairs, se nourrit par des soutiens accessibles, se célèbre par une valorisation de l’initiative et se protège par le droit au désaccord et à l’erreur sans sanction disproportionnée.

L’autodétermination dans le cadre des établissements sociaux et médico-sociaux appelle inévitablement à repenser nos organisations, nos pratiques managériales, pour aller vers une logique de coopération où l’interdépendance des acteurs (professionnels de terrain, personnes accompagnées, directions, autorité de tarification) est la clé de voûte de cette transformation culturelle. Car il s’agit bien de cela, s’engager dans des pratiques « autodéterminantes » demande à revoir toutes les postures professionnelles. L’un va nécessairement avec l’autre. L’éducateur doit se positionner en soutien de la personne, dans des équipes autonomes et responsables ; les cadres de direction ne sont plus des « petits chefs » mais plutôt des facilitateurs de la coopération.

Prendre ce chemin demande du temps long, de l’investissement, de la formation, du soutien et surtout un engagement, sans faille, à tous les niveaux et en particulier au sein des gouvernances et directions des organisations. Nous avons toutes les raisons de nous y engager : l’ensemble des études et recherches démontre que soutenir l’autodétermination des personnes accompagnées améliore indéniablement leur qualité de vie. Le sens réel de l’autodétermination n’est pas de produire des choix ; c’est de rendre possibles des vies. Ce n’est pas de fabriquer des individus indépendants, mais d’ouvrir le champ des possibles au sein d’écosystèmes qui permettent des manières plurielles d’habiter le monde. Ainsi, l’autodétermination n’existe que là où l’environnement la rend possible ; ailleurs, elle n’est qu’un mot.

[1] Lire Direction(s) n° 238, pp. 26-33

Par Martin Caouette et François Bernard

Cartes d’identité

Nom. Martin Caouette

Formation. Doctorat en psychoéducation

Fonctions. Professeur titulaire au département de psychoéducation et travail social de l’Université du Québec à Trois-Rivières, titulaire de la Chaire Autodétermination et handicap, chercheur au Centre interdisciplinaire de recherche sur la réadaptation et l’intégration sociale, directeur scientifique d’Agir pour l’inclusion

 

Nom. François Bernard

Formation. Titulaire d’un double Master (Ressources humaines et Gestion et politiques du handicap) à Sciences Po Paris

Fonctions. Directeur général du Gapas et d’Agir pour l’inclusion (formation, conseil recherche), formateur et conférencier.

Publié dans le magazine Direction[s] N° 252 - mai 2026






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