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Tribune
« Et si Montessori changeait notre manière d’accompagner la vieillesse ? »

07/07/2026

A l'heure où le maintien à domicile est devenu une priorité, Sandrine Collin, directrice du réseau d’aide à domicile France Présence et Les Bienveillants (groupe Oui Care), et Shirley Trouville, formatrice et responsable du pôle domicile Montessori, interrogent les pratiques parfois trop centrées sur la prise en charge, au détriment du maintien du rôle, de l'utilité, voire de la dignité des personnes âgées. Selon elles, la méthode Montessori pourrait transformer en profondeur la manière d'accompagner la vieillesse.

La méthode Montessori est souvent associée à l’enfance. Dans l’imaginaire collectif, elle renvoie à des écoles alternatives, à des salles de classe adaptées ou à des pédagogies parfois caricaturées, voire ridiculisées, sur les réseaux sociaux. Pourtant, à l’origine, Montessori n’est pas qu’une méthode pour enfants : c’est avant tout une manière de regarder les capacités humaines. Ce regard pourrait aujourd’hui transformer profondément la manière dont nous accompagnons le vieillissement.

Un changement de perspective

Médecin italienne de la fin du XIXᵉ siècle, Maria Montessori a commencé sa carrière dans un service de psychiatrie. Elle y a été frappée par la façon dont certains enfants étaient définis uniquement à partir de leurs déficits. Sa démarche a consisté à inverser cette perspective : observer d’abord ce que ces enfants pouvaient encore faire, puis adapter l’environnement pour leur permettre de mobiliser ces capacités. Les résultats ont été spectaculaires : à l’époque, des enfants qualifiés de « déficients » ou « d’inéducables » ont montré des potentiels inattendus, et ont progressé au point de réussir des examens aux côtés d’enfants dits « normaux ».

Plusieurs décennies plus tard, le psychologue et chercheur américain Cameron Camp, spécialiste de la démence, s’est appuyé sur ces principes pour repenser l’accompagnement des personnes âgées qui présentent des troubles cognitifs. Dans les années 1990, il pose une question simple : plutôt que de se concentrer sur ce que les personnes sont plus capables de faire, pourquoi ne pas partir de ce qu’elles peuvent encore accomplir ? Ses travaux montrent que certaines formes de mémoire, notamment celles liées à l’action, celles du corps et des gestes, restent souvent préservées bien plus longtemps qu’on ne le pense. C’est-à-dire que, même lorsque certaines fonctions cognitives déclinent, il subsiste des capacités d’agir, de participer et d’apprendre. Cette idée peut sembler évidente. Pourtant, elle entre parfois en contradiction avec certaines pratiques encore très répandues dans l’accompagnement du grand âge.

Vivre chez soi pleinement

En France, l’accompagnement à domicile est devenu une priorité face au vieillissement de la population. La majorité des personnes âgées souhaitent continuer à vivre chez elles. Mais derrière cet objectif largement partagé se cache une question encore trop rarement posée : vivre chez soi, oui, mais comment continuer à y vivre pleinement ? Trop souvent, l’aide à domicile est pensée comme une succession de prestations : ménage, repas, sécurité, organisation du quotidien. Ces services sont indispensables, mais ils peuvent aussi, involontairement, retirer à la personne les gestes et les rôles qui structurent encore sa vie quotidienne. Dans la pratique, les situations sont fréquentes. Une famille contacte un service d’aide à domicile pour soulager une mère âgée d’une tâche perçue comme trop fatigante, comme le ménage. L’intention est bienveillante. Pourtant, lorsque le professionnel, l’intervenant à domicile, arrive, la personne concernée ne comprend pas toujours cette intervention. Faire son ménage, arroser ses plantes ou préparer son repas fait partie de sa manière d’habiter son espace et de se sentir encore utile. Ce qui devait être une aide peut alors devenir une forme de dépossession involontaire. Ces gestes qui paraissent anodins, plier du linge, préparer une salade, arroser un jardin, sont profondément liés au sentiment d’utilité et à l’identité d’une personne. Les retirer trop rapidement peut accélérer une perte d’autonomie que l’on cherchait justement à éviter. C’est précisément là que l’approche inspirée de Montessori change la perspective.

Déformater les pratiques d'accompagnement

Au lieu de se demander ce que la personne ne peut plus faire, la question devient : qui est cette personne et que peut-elle encore faire ? Et comment l’environnement peut-il l’y aider ? Un auxiliaire de vie venu préparer un repas peut par exemple faire les courses avec la personne, l’inviter à dresser la table, participer à la préparation. Ces gestes simples ne sont pas seulement des activités. Ils permettent de garder le contrôle sur sa vie et une place, un rôle social, dans son propre foyer. Cette logique suppose un véritable changement de posture pour les professionnels de l’accompagnement à domicile : un « déformatage ». Aider quelqu’un ne signifie plus faire à sa place. Cela peut aussi consister à créer les conditions pour qu’il puisse continuer à agir par lui-même, même partiellement. Cette philosophie invite le professionnel à devenir un vrai facilitateur.

Ce changement de regard concerne aussi les familles, les aidants et, plus largement, l’ensemble de la société. Le domicile ne doit pas devenir un lieu où la personne est protégée au prix de son effacement progressif. Vieillir chez soi ne peut pas signifier vivre dans un espace où tout est organisé pour nous, pendant que d’autres accomplissent chaque geste du quotidien.

Un auxiliaire de vie formé saura mieux appréhender ces accompagnements de vie en intégrant les familles, trouver les mots justes pour faire cohabiter les exigences des aidants et les besoins de la personne aidée. Par exemple, il saura expliquer aux familles demandant une douche chaque jour à leur maman qui la refuse que se doucher un jour sur deux peut être suffisant : il ne s’agit pas d’imposer mais de trouver un équilibre, de respecter l’hygiène tout en tenant compte du rythme, du consentement et du confort de la personne.

Une révolution discrète mais profonde

Face au vieillissement rapide de la population, cette réflexion ouvre un débat essentiel : celui de la place que nous continuons à reconnaître aux personnes âgées dans leur propre vie. Pour les professionnels du domicile, cela implique également une évolution profonde du métier, une nécessité d’être formés pour intégrer cette approche et devenir de vrais acteurs de santé cognitive. L’accompagnement ne se limite plus à fournir une prestation de service. Il devient un travail d’observation, d’adaptation et de soutien aux capacités restantes des personnes. C’est sans doute là que se joue l’une des transformations majeures des années à venir : une révolution discrète mais profonde dans la manière d’accompagner le vieillissement. Car derrière chaque situation de fragilité, demeure presque toujours une possibilité d’agir. Et c’est souvent dans ces gestes simples, faire, participer, décider, que se maintiennent le sentiment d’utilité, de dignité et la place de chacun dans la société.

Sandrine Collin et Shirley Trouville






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