« On va trouver une solution ! » Volontaire, lasse ou un peu sèche dans le ton, voilà une phrase régulièrement prononcée par les gestionnaires de structures associatives du secteur des solidarités. Des postes restent vacants pendant des mois. Huit mois parfois pour un infirmier. Davantage encore dans certains territoires ruraux. Et que dire pour un médecin coordonnateur ? Alors, on réorganise les plannings, on demande un effort supplémentaire à ceux qui restent... Bref, on absorbe. Nous appelons cela, avec ce talent très français pour les formules propres et vaguement anesthésiantes, le « fonctionnement en mode dégradé ».
Cette capacité à tenir et éviter les ruptures fait partie, sans doute, de l’identité du secteur social et médico-social à but non lucratif. Elle repose sur un sens profond des responsabilités des professionnels, directions en tête, et c’est aussi ce qui fait que, dans beaucoup de territoires, les associations restent là quand d’autres se retirent.
« Quoi qu’il en coûte » : un piège qui se referme
C’est peut-être là que le secteur se piège lui-même.
À force de « tenir » et de rendre supportables des situations qui ne devraient plus l’être, le secteur des solidarités contribue, malgré lui, à rendre moins visibles les fragilités du système. Le problème ne vient probablement pas d’un manque d’engagement. À vrai dire, c’est presque l’inverse. Le secteur se fragilise parfois parce qu’il continue à prendre sur lui plus longtemps qu’il ne devrait.
Pourtant, nous alertons sur les vacances de poste, l’épuisement des équipes et les impasses budgétaires. Mais voir une difficulté ne suffit pas à la rendre visible. Dans les établissements et services, le premier réflexe consiste rarement à signaler publiquement un problème. L’intention première est de chercher (et trouver !) une solution. Il n’est, en effet, pas envisageable de laisser une personne vulnérable sans accompagnement. Aucun directeur ne veut être celui qui dira à une famille qu’il n’a plus de solution.
Alors ? Les organisations compensent et trouvent, d’une façon ou d’une autre, une « solution ». Dans beaucoup d’autres secteurs, une telle situation conduirait à un arrêt d’activité. Dans le nôtre, on s’arrange, on bricole : on repousse une formation, des travaux, on demande un week-end de plus à une équipe déjà à bout. Bref, un effort de plus.
Lorsque les établissements continuent à fonctionner quoi qu’il en coûte, le système donne encore l’impression de tenir même lorsque ce n’est plus toujours le cas. Tout le monde voit bien qu’il y a un problème mais puisque les portes restent ouvertes, chacun se dit que cela tient encore.
Souvent, cela tient à peu de chose : une éducatrice qui connaît le bon interlocuteur, une secrétaire qui sait qui rappeler, un chef de service qui a gardé un numéro utile… Mais cette connaissance-là s’use. Lorsque les départs se succèdent, ce ne sont pas seulement des postes qu’il faut remplacer mais aussi des liens et des habitudes : une mémoire du territoire qui ne se reconstitue pas en quelques semaines.
Par ailleurs, les acteurs du privé non lucratif connaissent les besoins et sont présents dans des territoires où d’autres ont disparu et génèrent une richesse économique et sociale dont on parle trop peu. À la différence d’autres acteurs, les associations ne peuvent pas simplement arbitrer en fonction d’un niveau de rentabilité ou d’un retrait stratégique. Leur objet même les conduit à rester car elles savent ce qu’impliquerait une fermeture, une réduction d’activité ou un refus : elles acceptent souvent plus longtemps des situations dégradées. Cela les rend précieuses autant que cela les use.
Toujours faire face plutôt que faire savoir ?
Le secteur tient le système à bout de bras. Si bien qu’il finit parfois par rendre moins visible les raisons pour lesquelles il ne devrait plus avoir à le faire seul. Cet état de fait est dû à une culture ancienne profondément ancrée dans son histoire : une tradition de discrétion institutionnelle, une culture du dialogue plus que du rapport de force. Faire face plutôt que faire savoir…
Cette culture a longtemps constitué une force. Mais cette endurance silencieuse devient aujourd’hui plus ambivalente. Le secteur se trouve sur une ligne de crête. Il doit dire les tensions sans alimenter un discours catastrophiste. Les familles et les aidants ne sont pas dupes : ils voient les tensions mais attendent aussi de la stabilité. À trop crier, le risque existe de fragiliser la confiance dans des institutions dont ils ont besoin. La mobilisation des personnes concernées et de leurs proches peut pourtant constituer un levier puissant participant à rendre visibles des difficultés que les professionnels décrivent depuis longtemps sans être entendus.
Mais cette parole ne peut ni remplacer ni porter seule la responsabilité d’une prise de conscience collective. D’une part, parce qu’il serait injuste de faire reposer sur des personnes déjà fragilisées la charge de défendre le système. D’autre part, parce qu’il existe un risque de réduire des difficultés structurelles à une succession de situations individuelles. La mobilisation des personnes concernées a du sens lorsqu’elle vient appuyer une parole plus claire, plus politique et plus collective.
La difficulté est la même lorsqu’il s’agit des métiers : comment rendre visibles leur pénibilité, leur manque de reconnaissance et leurs faibles rémunérations sans donner le sentiment qu’ils sont devenus impossibles à exercer ? Les mobilisations autour du Ségur ont bien montré ce paradoxe. Elles portaient une demande légitime de reconnaissance et de rémunérations plus justes pour des métiers exigeants, exercés dans des conditions difficiles. Mais, dans le même temps, un discours centré uniquement sur la pénibilité, la fatigue ou les faibles salaires peine à susciter de nouvelles vocations.
Le mouvement a également révélé une autre difficulté : dès lors que certaines catégories professionnelles ont obtenu des avancées, la mobilisation collective s’est progressivement affaiblie. Les métiers restés à l’écart, notamment les fonctions administratives, logistiques ou de soutien, se sont retrouvés plus isolés. Là encore, l’équilibre reste difficile. Chacun défend, légitimement, son métier, son champ, ses difficultés. Mais si chacun parle seulement pour soi, plus personne ne parle vraiment du secteur dans son ensemble.
À cela s’ajoute une autre réalité : le lien de dépendance avec les pouvoirs publics. Les associations exercent des missions d’intérêt général, leurs activités dépendent largement de financements publics et elles travaillent quotidiennement avec les autorités de tarification et de contrôle. Dans ces conditions, il est compliqué (et parfois contre-productif) d’adopter une posture frontale. Les pouvoirs publics savent qu’une association cherchera une solution plutôt que de fermer un service du jour au lendemain. Cette capacité à tenir leur laisse du temps.
Un sens des responsabilités qui rend les alertes moins audibles
Cette confiance dans la résilience du secteur peut aussi conduire à repousser les arbitrages et à installer un statu quo dont chacun mesure les limites. Parfois même sans qu’on ne le formule. Le secteur privilégie donc souvent la négociation discrète, l’argumentation technique et la recherche de compromis. Il hausse rarement le ton : non pas par faiblesse mais peut-être plutôt parce qu’il sait ce qu’il risquerait de fragiliser et se sent responsable.
Si cette posture est compréhensible, elle peut aussi produire un effet inattendu : rendre les alertes moins audibles. Elles sont formulées avec mesure, parfois dans un langage technique : celui des politiques publiques, nécessaire, mais qui ne suffit plus.
Notre secteur doit aujourd’hui retrouver une parole plus politique capable de dire clairement qu’il contribue à la cohésion sociale, à la stabilité des territoires et au soutien des plus vulnérables. Ce message doit rappeler qu’au-delà des normes, des financements ou des appels à projets, c’est une certaine idée de la solidarité et de la place donnée aux plus fragiles qui se joue. Renforcer le rôle politique des gouvernances est aujourd’hui un enjeu majeur.
Le problème n’est d’ailleurs pas toujours l’absence d’alerte mais leur dispersion. Les prises de parole des gestionnaires, fédérations, unions, syndicats apparaissent souvent fragmentées. Le secteur des solidarités est riche de sa diversité permettant de répondre à des besoins variés. Mais elle rend aussi plus difficile la construction d’une parole collective. Chaque organisation porte légitimement les préoccupations de ses adhérents, de son territoire, de son champ. Pour un même financeur, cette multiplicité peut pourtant donner l’impression d’une parole éclatée. Si les constats sont souvent proches et les difficultés largement partagées, les messages ne se rejoignent pas toujours.
Un front commun à construire
Pourtant, une parole individuelle et dispersée a inévitablement moins de portée qu’une expression commune et structurée. Depuis la place d’une tête de réseau régionale, cette réalité apparaît clairement. Le passage d’un constat partagé à une expression collective forte reste difficile. Les situations ne sont pas les mêmes selon les territoires, les secteurs ou la taille des structures. Il faut tenir compte d’équilibres parfois fragiles et chacun craint de ne pas se retrouver pleinement dans une position commune. Or, face à un même financeur, agir en ordre dispersé affaiblit nécessairement le message. Il n’est pas rare de voir partir, à quelques jours d’intervalle, plusieurs courriers sur les mêmes sujets, portés par des acteurs qui partagent pourtant l’essentiel du diagnostic. Parfois, seuls les logos changent.
Et, comme dans tout collectif, s’ajoutent des histoires, des sensibilités et parfois des rivalités qui compliquent la construction d’une parole partagée. Alors, certains peuvent être tentés de penser qu’ils seront davantage entendus en portant seuls leur message. C’est rarement le cas.
Pour être audible, le secteur privé non lucratif doit apprendre à mieux faire exister ce qu’il partage. Ceci n’effacera en rien sa diversité mais, au contraire, rendra plus visibles des préoccupations communes. Il ne peut plus seulement compter sur sa capacité d’endurance mais doit affirmer davantage sa place. Pendant longtemps, il a considéré que la qualité de son action suffisait à faire reconnaître son utilité, qui parlait d’elle-même. Ce n’est plus vrai. Il faudra sans doute apprendre à parler davantage ensemble et cela ne sera pas simple. Mais sur l’essentiel, il devient difficile de continuer chacun de son côté. Car au fond, un système peut-il réellement évoluer lorsque ceux qui le font fonctionner s’emploient d’abord à éviter qu’il ne craque ?
Natalia Breysse
Carte d’identité
Nom. Natalia Breysse
Parcours. Conseillère technique au Creai Rhône-Alpes, responsable des formations, du développement et de la recherche à l’Arfrips.
Fonction. Directrice de l’Uriopss Auvergne-Rhône-Alpes.
Publié dans le magazine Direction[s] N° 254 - juillet 2026