Pourquoi les pôles d’appui à la scolarité (PAS) ont-ils si mauvaise presse ? Depuis l’annonce de leur création en 2023, ils sont sous le feu d’oppositions. Celle des acteurs médico-sociaux qui ont pointé, dès le lancement, le flou concernant les missions attribuées à l’Éducation nationale et aux maisons départementales des personnes handicapées (MDPH). Celle des parlementaires qui ont retoqué par deux fois, en 2025 puis en juin dernier, la tentative du Gouvernement de donner une assise législative au dispositif. Ou encore celle de la majorité des syndicats de l’Éducation nationale qui martèle que le développement des PAS se fait au détriment des moyens d’enseignement ou de postes spécialisés dans l’inclusion…
Pourtant, l’exécutif a maintenu son cap coûte que coûte : 100 dispositifs dans quatre territoires préfigurateurs à la rentrée 2024, 500 dans 81 départements la suivante, auxquels s’ajouteront 1 000 PAS supplémentaires cette année.
Un binôme complémentaire
Le ministère de l’Éducation nationale égrène ses arguments : ce binôme, porté par les gestionnaires médico-sociaux et réunissant un enseignant (le coordonnateur) et un éducateur spécialisé, tient sa promesse d'une réponse rapide, graduée et évolutive face aux besoins éducatifs particuliers des élèves, tout en jouant un rôle de levier et de coordination des ressources existantes. Concrètement ? Une fois sollicité, le PAS démarre par des temps d’observation en classe, puis contacte la famille et les professionnels ressources avant d’établir un plan d’actions : matériel adapté, aménagements pédagogiques, voire accompagnement médico-social ou par l’Éducation nationale…
Un principe qui a séduit dès l’origine la Fédération nationale des associations au service des élèves présentant une situation de handicap (Fnaseph). « Il fallait y aller », synthétise Marie-Christine Philbert, sa secrétaire générale. « Les PAS sont une réponse de première intention dès l’apparition d’une difficulté et en amont de toute décision de la MDPH. C’est la première fois depuis la loi du 11 février 2005 que l’on travaille l’accessibilité de l’école sans passer uniquement par la case “compensation du handicap” », souligne-t-elle. Autres atouts sur le papier ? La saisine par la famille. « Le parent peut venir toquer à la porte d’un interlocuteur neutre. Même si tout n’est pas encore idyllique, le binôme permet de croiser les points de vue et écrit une feuille de route commune », renchérit Béatrice Lombart, la présidente de l’association. Et permet un enrichissement mutuel. « C’est extrêmement intéressant de travailler avec des professionnels qui n’ont pas d’équivalent dans l’Éducation nationale, abonde Jérôme Fournier, secrétaire national du syndicat des enseignants SE-Unsa. Cela permet une prise en charge plus globale des élèves. »
Quel bilan ?
Difficile pour autant d’avoir une vision claire des bénéfices au niveau national. Faute d’un bilan exhaustif, une étude de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) livre néanmoins une analyse de l’année de préfiguration dans l’Aisne, le Var, en Côte-d’Or et en Eure-et-Loir. Davantage saisis par les équipes enseignantes que par les familles, les PAS ont aidé une grande majorité d’élèves du premier degré en difficulté d’apprentissage ou de comportement. « Le dispositif trouve sa place en donnant la priorité à une réponse de droit commun. On estime que 60 % des élèves concernés ne sont pas reconnus en situation de handicap, soit un public assez différent du médico-social en général », expose Maëlig Le Bayon, directeur général de la CNSA.
« En faisant entrer le médico-social à l’école, l’enfant n’est pas singularisé et le climat de la classe s’apaise car le changement pédagogique concerne l’ensemble du groupe. Le guide d’évaluation Geva-sco et les demandes d’ouvertures de droits sont beaucoup plus étayés », développe-t-il. « L’enseignant coordonnateur n’est pas un conseiller pédagogique, et l’éducateur spécialisé n’est pas là pour faire de la prise en charge, mais pour donner des pistes. Le neuropsychologue doit se positionner lui aussi sur du conseil. Cela n’a l’air de rien, mais c’est révolutionnaire. On emmène tout le monde dans le même sens », insiste Marie-Christine Philbert.
Parmi les autres points forts ? La rapidité d’intervention (entre dix et quatorze jours en moyenne), un plateau technique en soutien, une synergie positive avec les MPDH, une acculturation respective, une montée en compétences générale ou encore une meilleure reconnaissance des situations complexes.
L’épineuse question des AESH
Mais alors, où le bât blesse-t-il ? « L’annonce a été catastrophique », soupire Jérôme Fournier. En présentant ce dispositif comme le remplaçant des pôles inclusifs d’accompagnement localisés (Pial), qui gèrent l’organisation locale des interventions des accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH), le Gouvernement a jeté de l’huile sur le feu du côté de l’Éducation nationale et des parlementaires. « Les députés veulent avancer sur la question des AESH et de leurs conditions de travail. Ce sont des sujets importants, mais ce système ne se substitue pas l’autre », nuance Maëlig Le Bayon. Sur le terrain, la confusion est accentuée par le fait que les PAS se sont appuyés sur les mêmes territoires que les Pial, et que parfois les premiers ont choisi d’intégrer les seconds dans leur organisation. Les inspections générales des affaires sociales et de l'éducation, du sport et de la recherche recommandent d’ailleurs de conserver une cellule ad hoc avec des moyens destinés à la gestion des AESH [1], mais la question n’est toujours pas tranchée. « Il faut un rapprochement, car les PAS peuvent s’adresser aux AESH parfois en difficulté, juge le directeur général de la CNSA. Mais cela doit se faire en sanctuarisant le temps voué aux PAS pour que leurs moyens ne soient pas utilisés pour une autre mission. » En attendant, « à aucun moment on ne mentionne les PAS dans le groupe de travail interministériel visant à créer un statut de fonctionnaire pour les AESH… », observe Jérôme Fournier.
À chacun son rôle
Et de souligner une autre lacune : la nécessaire clarification du rôle des PAS vis-à-vis des autres intervenants, comme le réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (Rased) ou les équipes mobiles d’appui à la scolarisation (Emas). « Le principal point de vigilance est que les PAS ne deviennent pas le recours pour tout et tout le monde. Ils ne font pas disparaître les autres dispositifs », insiste Béatrice Lombart. « Dans l’Aisne, nous avons rédigé un vade-mecum de nos missions et on s’y tient au mot près. Il nous faut rester droits dans nos bottes, sinon nous risquons d’être sans cesse sollicités », témoigne Marie-Christine Philbert.
La question de l’intervention ou non des PAS auprès des élèves en situation de handicap est également un sujet de débat. Dans la mesure où leur déploiement se fait dans le cadre du budget des « 50 000 solutions » censées être dirigées vers ces enfants. Dans certains territoires, le dispositif se mobilise auprès d’eux quand le projet personnalisé de scolarisation n’est pas mis en œuvre, mais dans d’autres, cela reste du ressort de l’enseignant référent. De la difficulté d’arbitrer entre la demande de clarification émanant du terrain et celle d’avoir des marges d’adaptation locales... « Bien entendu, un socle et une feuille de route sont nécessaires pour que ce soit lisible mais il ne faut en aucun cas faire du copier-coller. Le dispositif doit être adapté selon l’organisation territoriale, être personnalisé par rapport à la classe, l’établissement et son environnement », résume Sonia Ahehehinnou, vice-présidente du mouvement associatif Unapei.
Le temps de l’acculturation
S’adapter nécessite une coopération de tous les instants. « Éducation nationale et secteur médico-social sont deux mondes avec des pratiques différentes, sans compter le périscolaire. Il y a tout un temps d’acculturation, de clarification des rythmes de travail. Ce qui nécessite aussi d’avoir accès à des espaces d’échanges, de gestion de la file active… Et d’avoir une gouvernance solide et coconstruite, recommande Sonia Ahehehinnou. Cela peut être compliqué lorsque plusieurs acteurs médico-sociaux interviennent sur le même territoire, il faut arriver à s’entendre. Et il y a encore des professeurs réfractaires ou pas assez formés pour réussir à transformer leurs pratiques professionnelles. » Une crispation alimentée par les difficultés à trouver des enseignants spécialisés pour occuper la fonction de coordonnateur, sans déshabiller un autre dispositif de l’Éducation nationale, comme les unités localisées pour l'inclusion scolaire (Ulis). « Le poste, ouvert à tous les enseignants désormais, n’est pas simple s’il n’est pas bien appréhendé : de jeunes professionnels se sont retrouvés en difficulté quasi immédiatement », ajoute Jérôme Fournier.
Quand ce n’est pas une question d’enjeu de pouvoir. « Les établissements porteurs des PAS ne doivent pas être considérés comme de simples opérateurs », insiste Sonia Ahehehinnou. « L’arrivée du médico-social peut être mal vécue », témoigne Paolo Zambon, directeur de pôle de l’association gestionnaire Adapei de l’Eure-et-Loir (lire l’encadré). « L’Éducation nationale a été très dure avec nous et cela a été difficile d’avancer. Finalement, nos dix-huit PAS se retrouvent implantés sur six lieux. Nous ne sommes pas au plus près des besoins ou des permanences de parents », regrette-t-il. C’est aussi que l’obtention de locaux pose encore problème, comme celle de matériels pour les coordonnateurs, dont la prise en charge des frais kilométriques est aussi mal calibrée. Autant de points qui ont un impact sur le déploiement du dispositif, que les acteurs qualifient volontiers de « saupoudrage ». « Nous devons effectivement être vigilants quant à une “léopardisation” du dispositif et être cohérent en matière de couverture homogène d’un département. Les conditions de recrutement ont freiné cette logique, mais cela doit être un sujet de préoccupation collectif », concède Maëlig Le Bayon.
Quitte à envisager une pause, comme le souhaitent certains, pour dresser un bilan, consolider le dispositif et l’inscrire dans la loi pour sécuriser les professionnels impliqués ? « Les PAS nécessitent une vraie phase de codage. Le cahier des charges a donné un point de départ qu’il faut dépasser : créer des indicateurs de réussite et des critères de déploiement pour que chacun se retrouve conforté dans sa mission », plaide Sonia Ahehehinnou. « L’extension est aujourd’hui à marche forcée. Il faut aller plus lentement. Les PAS viennent bousculer des croyances et des habitudes », appuie Marie-Christine Philbert. Un temps peut-être également nécessaire pour rendre visible leur plus-value. Illustration dans l’Éducation nationale, cite Jérôme Fournier : « Nous l’avons constaté dans le Var. Au départ crispés et totalement sceptiques, les professionnels disent aujourd’hui qu’ils ne pourraient plus s’en passer. »
[1] Rôle et missions des AESH dans l’école inclusive, aujourd’hui et demain, rapport publié en mai 2026, Bénédicte Robert, Pierre Arene (IGÉSR) et Laure de La Bretèche (Igas)
Laura Taillandier
« L’important aujourd’hui est d’outiller les enseignants »
Paolo Zambon, directeur de pôle, Adapei de l’Eure-et-Loir
« Nous nous sommes lancés avec l’espoir de créer le chaînon manquant entre les dispositifs d’accompagnement médico-éducatifs (Dame) et l’école. Notre département est divisé en six territoires comprenant chacun trois PAS avec une Emas exclusivement dédiée. Notre particularité est que nous avions déjà un collectif de gestionnaires. Ce qui permet de travailler tous les sujets ensemble, quel que soit le porteur de projet, et nous donne une force de propositions et de frappe, notamment vis-à-vis de l’Éducation nationale avec laquelle il est parfois difficile d’avancer. L’important aujourd’hui est d’outiller les enseignants et de sensibiliser sur l’école pour tous afin de réduire les listes d’attente des autres dispositifs. Il est nécessaire de tapisser le territoire au plus près des besoins de prévention et d’intervention précoce et de consolider les relais hors école qui, en tension, font défaut (établissements sanitaires ou psychiatriques). Il faut aussi un vrai bilan : on sait que les PAS engagent un certain budget, mais concrètement, que donnent-ils ? »
Publié dans le magazine Direction[s] N° 255 - septembre 2026