Où est passé le « grand soir » attendu par les professionnels de l’aide à domicile au sortir de la pandémie ? Six ans après, le constat est alarmant. « Crise de recrutement, manque d'attractivité, turn-over : les services d'aide à domicile et leurs salariés sont à bout de souffle », résumait l’union d'employeurs UNA fin mars. Une situation qui n'est « plus viable, ni vivable », surenchérissait le syndicat Fnas-FO. À croire qu’il ne se serait rien passé depuis la crise sanitaire ? « Le domicile est un compartiment crucial de l’offre, appelé à devenir de plus en plus central. C’est pourquoi nous nous sommes mobilisés sur le sujet, avec l’État, la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie (CNSA) et les conseils départementaux : tarif plancher, dotation qualité, centres de ressources territoriaux, réforme tarifaire des services de soins infirmiers à domicile … », énumère Jean-Benoît Dujol, le directeur général de la cohésion sociale, auprès de Direction[s] [1].
Problème : sur le terrain, ces changements sont loin d’être opérants. « Les disparités territoriales sont réelles et préoccupantes. La mise en œuvre de la dotation qualité dépend largement de la politique de l'autonomie du conseil départemental : certains ont pleinement intégré ces dispositifs, d'autres les déploient de manière partielle, tardive ou avec des critères d'attribution restrictifs », illustre Chloé Ha, chargée du pôle autonomie à la fédération Fnaafp-CSF. L’organisation constate ainsi une priorisation des actions finançables (analyses de pratiques, équipes autonomes, téléphonie, mobilité...). Les heures de lien social, créées en 2024 pour prévenir la perte d’autonomie des personnes âgées, sont elles aussi inégalement mobilisées. Ce, pour des raisons essentiellement financières voire techniques : les logiciels des départements ne sont pas en mesure de les intégrer, selon une enquête de la fédération Fedesap, menée à l’automne 2025.
Retour à la case départ
Et la création de la carte professionnelle réclamée depuis longtemps par le secteur ? « C’était une très bonne chose, mais elle ne prend pas dans les structures car les droits qui devraient y être attachés n'y sont pas », regrette Laurence Jacquon, directrice générale adjointe de l'union ADMR. À savoir : être privilégié à la pompe à essence, obtenir des masques dans les pharmacies ou des priorités de stationnement dans les villes.
Même les effets de l’avenant 43 dans la branche de l'aide à domicile (BAD) semblent loin. « Négocié avant le Covid et agréé en 2021, il a permis une refonte totale du système de classification pour rattraper le gros retard accumulé dans les rémunérations », resitue Vincent Vincentelli, directeur du pôle politiques publiques de l’UNA. Soit une augmentation moyenne de 13 à 15 % des salaires, soulignait récemment l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), rappelant au passage la révision du montant des indemnités kilométriques en 2022 et le bénéfice de la prime Covid [2]. « Les professionnels ont vu, à ce moment-là, un réel bond en avant sur leur fiche de paie, synonyme de respiration et de reprise d’espoir », reconnaît Stephan Garrec, secrétaire fédéral de la CFDT santé-sociaux.
Puis, la vague de l’inflation est passée par là… « L’avenant 43 a été percuté par le début de la guerre en Ukraine et des hausses du Smic très rapprochées. Sans compter la prime Ségur dont nos professionnels ont été exclus. L'impact qui était attendu ne s'est pas concrétisé », regrette Anne Cousin, directrice des relations sociales de l'UNA. Résultat ? « Nous sommes à nouveau dans le dur avec deux coefficients de la grille sous le Smic », constate Stephan Garrec. L’équivalent de plus de 40 % des salariés de la branche…
Tensions à tous les étages
Devant ce constat, les employeurs se sont mis autour de la table pour proposer de nouveaux avenants de revalorisation. Tous refusés à l’agrément dont le dernier en date (n° 72), tout juste 48 heures après la journée nationale des aides à domicile du 17 mars. « Nous avions pourtant espoir. Un troisième refus consécutif, c’est exceptionnel dans une histoire conventionnelle », soupire Laetitia Verdier, directrice générale de la fédération Adedom. La raison ? L’association Départements de France (DF) refuse de financer des dépenses nouvelles sans compensation intégrale de l’État. « Cet avenant est légitime et naturel. Nous demandons juste à ne pas être mis devant le fait accompli et que les conditions de compensation soient discutées. D’où l’importance des conférences de financeurs ! », argumente Olivier Richefou, président du conseil départemental de la Mayenne, à la tête du groupe de travail de DF sur le grand âge.
Pour faire réagir les autorités, les employeurs ont proposé dès le 24 mars un nouvel avenant (n° 75) reprenant les mêmes dispositions que le précédent. « Il donne un délai supplémentaire de cinq mois pour permettre de trouver une solution », décrypte Laurence Jacquon. Depuis, les échanges entre financeurs ont repris, assure le ministère délégué à l’autonomie. « Nous avons fait des propositions avec une compensation des 44 millions de reste à charge via la CNSA. C’est un geste que nous attendons pour débloquer la situation », explicite Olivier Richefou. Conséquence, les fédérations se sentent « prises en otage » dans ce bras de fer entre État et départements. « C'est une période compliquée avec des doubles peines. La loi de finances prévoit des sanctions et des pénalités pour les branches qui sont en dessous du Smic avec une baisse des allègements de cotisations sociales, déplore Laurence Jacquon. S’ajoute la fin de l’exonération de la taxe d'apprentissage. Un surcoût énorme qui n'est pas non plus financé, alors qu'on est déjà en difficulté. »
+ 20 % pour les frais de carburant
Une situation brûlante à laquelle se greffe l’explosion des prix du carburant liée au contexte international et à l’absence de réponses des pouvoirs publics ; le plan de soutien face à la crise énergétique, présenté en mars, exclut le domicile des cibles prioritaires (*). « Sur le terrain, des professionnels sont contraints de refuser les déplacements les plus longs, entraînant une désorganisation des services, ou demandent des avances de salaires », témoigne Laetitia Verdier. Un coût global qui pèse sur les services comme sur les professionnels. « Actuellement, nous estimons la hausse des frais de carburant à environ 20 %. Les remboursements conventionnels ne suivent pas toujours la réalité des prix à la pompe, ce qui crée un différentiel absorbé soit par la structure, soit par le salarié, détaille Chloé Ha. La majeure partie de nos structures a mis en place une décision unilatérale de l'employeur pour prendre en charge rétroactivement la hausse des indemnités kilométriques. »
Aussi, les fédérations espèrent voir agréer un autre avenant (n° 76), sur la mobilité, qui revalorise l'indemnité kilométrique de 0,38 à 0,40 euro et prend en compte les véhicules électriques de service. Sur ce point, la pérennisation du fonds mobilité est très attendue par les départements. « Plus de 80 % s’en sont saisis l’an passé. Partout, nous l’abondons. En revanche, le montant pérennisé est de 75 millions d’euros. Ce n’est pas suffisant. Il faut revenir au niveau initial de 100 millions », partage Olivier Richefou.
En attendant ces mesures, et alors que la crise énergétique risque de durer, les acteurs plaident pour un soutien immédiat de l’État. « Permettre à des personnes vulnérables de se lever ou de manger doit être considéré comme une activité de premier ordre. On ne peut pas affirmer dans les discours combien nos métiers sont importants pour ne jamais le concrétiser dans les faits ! », interpelle Laetitia Verdier. « L’équation qui est posée aujourd’hui aux professionnels, c’est de continuer à travailler en perdant de l'argent. La réponse à terme est non ! », surenchérit Vincent Vincentelli.
Sortir du tarif horaire...
Comment, dans ces conditions, attirer les professionnels nécessaires au virage domiciliaire ? « Le nouveau rapport de branche montre un vieillissement plus rapide que la moyenne nationale, davantage de cumul emploi-retraite et de départs pour inaptitude. Alors qu'il faudrait recruter massivement pour couvrir les besoins à partir de 2030, on prend la tendance inverse… », alerte Stephan Garrec. Selon l’Igas, 83,7 % des projets de recrutement d’aides à domicile étaient jugés difficiles en 2024. Le taux de tension augmente ainsi de façon continue depuis 2015. Des difficultés liées au manque de main-d’œuvre disponible, à des conditions de travail contraignantes, à une forme d’inadéquation géographique, et dans une moindre mesure à l’intensité des embauches. Toujours selon l’Igas, le manque de personnel est systématiquement cité comme la première cause de réduction des plans d’aide de l'allocation personnalisée d'autonomie (APA), dont la dépense annuelle moyenne par bénéficiaire a fortement baissé depuis 2003.
Ce n’est pourtant pas faute de tenter de renforcer l’attractivité sur le terrain, argumentent les fédérations. « Les employeurs font feu de tout bois avec les moyens dont ils disposent. Mais, on aura beau signer des avenants salariaux, développer des équipes autonomes, agir sur les conditions de travail... Tant qu'on n'aura pas réglé le problème du modèle économique on n’avancera pas », prévient Anne Cousin. Un constat clairement établi par l’Igas : « Le secteur de l’aide à domicile, le plus accidentogène et le moins attractif, est pénalisé par un système de financement défavorable aux conditions de travail. La tarification à l’heure des plans d’aide financés par l’APA conduit au morcellement des emplois du temps, à la non-prise en charge des temps collectifs et à des rémunérations faibles. »
... mais pour aller vers quel modèle ?
L’inspection recommande ainsi de passer à une tarification à la mesure, dont le surcoût potentiel est évalué à 920 millions d'euros. Il y a tout « un débat prospectif » à mener, a concédé Maëlig Le Bayon, directeur de la CNSA, le 7 avril, lors d’une rencontre avec l'Association des journalistes de l'information sociale (Ajis). Mener une réforme de la tarification nécessite « d’avoir des données précises », or « la branche est objectivement aveugle sur le sujet du domicile », a-t-il reconnu. « Nous ne savons pas comment les plans d’aide sont consommés (…) et faute de système d’information national, nous sommes loin, à la CNSA, de voir la réalité de l’accompagnement à domicile. » L’étude nationale de coût menée en 2026 par la Caisse devrait permettre d’y voir plus clair. « C’est une chose qui n’a encore jamais été faite : regarder toute la typologie des services qui peut exister et faire le lien entre le coût de fonctionnement et l'aide concrète apportée aux personnes », abonde Vincent Vincentelli.
Mais, même avec ces données, les départements seront-ils partants ? Faute de collectivités volontaires, l’expérimentation d’une nouvelle tarification a été abandonnée l’an passé par la CNSA. « Nous ne nous sommes pas engagés alors car nous étions en amont de la réforme des services autonomie à domicile (SAD). Aujourd’hui, il y a vrai enjeu à harmoniser les financements des structures fusionnées », estime Olivier Richefou. Autre enjeu, cette fois côté fédérations : « construire un système unique qui s'appliquera à tous les services pour ne plus avoir cette dichotomie avec le privé lucratif qui permet aux départements de choisir ce qui leur coûte le moins cher », résume Vincent Vincentelli. Car, sur le terrain, la CNSA observe un phénomène « massif » de détarification opéré par les collectivités. « Il faut conserver un encadrement, défend Laetitia Verdier. D’une part pour éviter une hausse exponentielle du reste à charge pour les usagers, mais aussi pour ne pas tout miser sur le crédit d’impôt, dispositif révisé à chaque loi de finances. » Pour une facture globale plus élevée, prévient en outre le directeur de la CNSA : « Le risque est que ces personnes se dirigent alors vers les Ehpad où elles bénéficieront de l’aide sociale à l’hébergement, ce qui, in fine, coûtera plus cher au département. » Avis aux intéressés.
[1] Lire Direction[s] n° 252, p. 20
[2] Trois rapports à lire sur www.igas.gouv.fr/
[*] Depuis la rédaction de l'enquête, le gouvernement a créé une indemnité carburant à destination notamment des aides à domicile.
Laura Taillandier
Repères
- 1 470 euros. C'est le salaire net moyen mensuel en équivalent temps plein pour un poste d’aide à domicile en 2021 (source : Drees).
- 1,447 C’est le taux de tension (rapport entre le nombre d’offres d’emploi par rapport à celui des demandeurs) des aides à domicile fin 2022 (source : Dares).
- « Aucune aide à domicile ne devrait avoir à choisir entre manger ou travailler. » (Fnas-FP-FO, 31 mars 2026)
« Nous sommes pieds et mains liés »
Régis Granet, directeur juridique et qualité de la fédération Fedesap
« Nos adhérents n’ont plus aucune marge de manœuvre. Déjà, le tarif plancher est fixé à 25 euros, bien en dessous du coût de revient d’une intervention, estimé à 32 euros. Ensuite, nous ne pouvons pas répercuter la hausse de nos dépenses sur nos prix, qui sont soumis à un taux d’évolution limité à 2 %. Comment pourrons-nous financer les nouvelles missions qui nous incombent ? Les actions de prévention qui nécessitent un diagnostic et un suivi, les réponses aux besoins de soins qui appellent de la coordination… Et le coût de l’évaluation de 5 000 euros nets ? Ou les temps de gestion et administratif liés à la signature d’un contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens ? Nous sommes pieds et mains liés. Les pouvoirs publics se défaussent sur les employeurs et les salariés. Pourtant, des solutions sont possibles. Face à l’augmentation du carburant, on pourrait imaginer des titres mobilités ouvrant droit une réduction de charges sociales équivalente. Soit une aide ciblée et traçable pour l’État.»
Faut-il en finir avec l’agrément ?
Alléger la procédure actuelle sur les accords nationaux à fort enjeu et renforcer la capacité d’évaluation de ces derniers par les pouvoirs publics : c’est une des propositions de l’Inspection générale des affaires sociales. Car, selon elle, l’administration ne dispose pas des données suffisantes pour exercer pleinement sa mission d’évaluation des impacts sur la masse salariale, notamment lorsqu’il s’agit de mesures sectorielles. Aussi, « les contrôles de cohérence qu’elle peut réaliser sont limités ». Faut-il aller alors jusqu’à changer de méthode ? « La question mérite d'être traitée avec nuance », juge Chloé Ha, chargée du pôle autonomie de la Fnaafp-CSF. Car, d'un côté, l'agrément « garantit la qualité des interventions auprès de publics vulnérables et constitue un cadre de responsabilisation des structures. Le supprimer sans alternative crédible ferait courir un risque réel sur la qualité du service rendu », souligne-t-elle. Et de l’autre ? La procédure « est souvent vécue comme lourde et lente » et prise « dans des jeux politiques », pointe Chloé Ha. Sauf à « en respecter l'esprit »…
Publié dans le magazine Direction[s] N° 252 - mai 2026